RUPT SUR MOSELLE - SOUVENIRS DE MARGUERITE CLAUDE VVE ANDRÉ ROTA - PRÉCISÉS PAR SA SŒUR LUCIE VVE PIERRE KRAFT

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RUPT SUR MOSELLE - SOUVENIRS DE MARGUERITE CLAUDE VVE ANDRÉ ROTA - PRÉCISÉS PAR SA SŒUR LUCIE VVE PIERRE KRAFT

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 13:13

Pendant la guerre, nous habitions à la Roche, à Rupt Sur Moselle où nos parents étaient cultivateurs.

En 1938, la guerre se faisant déjà sentir, papa a été mobilisé quelques jours. Il est parti à Fontenois Le Château comme Garde éclusier. (La fausse mobilisation a lieu dans les derniers jours de septembre 1938 – Ndr). Cela n’a duré que quelques jours, deux semaines tout au plus.
La déclaration de guerre a eu lieu en 1939, ce fut la drôle de guerre. (Cette période se déroule entre la déclaration de guerre par la France et la Grande Bretagne à l’Allemagne le 03 Septembre 1939 et l’invasion par celle-ci le 10 mai 1940 des Pays bas, du Luxembourg, de la Belgique et de la partie Nord Est de la France - Ndr).

Les Allemands ne sont arrivés que courant juin, mais tous les hommes susceptibles d’être en âge d’être mobilisables avaient fui vers le Sud. Papa qui était de 1893, est parti avec sa musette, accompagné de Mr. Grisvard, un boulanger de Maxonchamp qu’on appelait Kiki. Ils sont allés jusqu’à Clermont Ferrand, puis à Nimes.
Dans le même temps, des gens du Thillot, comme Marthe Baumgartner, la sœur à Berthe Martin, sont venus se réfugier, à la Roche. Nous avions une grande cave qui faisait toute la longueur de la maison, donc nous avions de la place pour héberger du monde.
Les gens ont caché ce qu’ils pouvaient pour ne pas être pillés. Un voisin avait enfoui son stock de bouteilles d’eau de vie dans son jardin, manque de chance pour lui le premier obus qui est tombé à La Roche a volatilisé les litres de goutte.

Nous étions donc seules, avec maman et la grand-mère lorsque les Allemands sont arrivés, avec leur tanks, par le Mont de Fourche. On entendait la canonnade, maman s’empressait de traire nos vaches tout en nous demandant de manière répétitive où se trouvaient les Allemands.
On les a vus traverser la Moselle, vers Longchamp puis se sont dirigés vers La Roche. Ils sont passés devant nous, tout en se moquant de notre terreur. Il n’y a pas eu de résistance dans notre quartier. Les uns chassant les autres, les soldats français se sont repliés en forêt. On se souvient d’un gars de La Bresse, qui était boucher et qui nous a donné deux beefsteaks que nous lui avons cuisinés en vitesse avant qu’il ne parte.

Nous sommes bien obligées de dire que contrairement à ce dont on nous avait mises en garde, ces Allemands sont restés très corrects vis-à-vis de nous. Bien sûr, ils étaient les vainqueurs et nous étions tout de même obligées de nous plier à leurs exigences.
Ils se sont installés dans notre maison, chez nous, les sous-officiers occupaient nos pièces et les soldats dormaient dans notre grange. Parmi les sous-officiers se trouvait le sous-lieutenant Singer, le petit-fils du créateur des machines à coudre du même nom. On avait aussi l’adjudant chef Pescheul et l’adjudant Uttemann, le premier était aussi méchant que le second était gentil. Tous les soirs, Pescheul nettoyait son révolver sur le coin de notre table. Il voyait bien qu’on avait peur et il tentait néanmoins de nous rassurer en disant qu’il vérifiait également que toutes nos portes étaient bien fermées pour la nuit.

La période des foins est arrivée, comme nous ne pouvions atteler nos bêtes, on faisait ce qu’on pouvait avec une petite charrette à bras. Les Allemands nous aidaient à monter les draps de foin au grenier. Ils nous préparaient le thé avec un morceau de pain noir recouvert de beurre et d’une tranche de jambon.
Papa est revenu environ un mois plus tard. On se souvient que l’adjudant Uttemann, pleurait, il ne savait pas quoi faire pour s’excuser de sa présence chez nous. Il nous montrait les photos de sa femme et de sa petite fille Karine.

Les choses se sont calmées, et une activité presque normale a repris son cours. Il y a bien eu la mise en place des cartes d’alimentation, quelques réquisitions mais nous n’avons pas eu à en souffrir de façon marquante. On faisait un peu de troc, les gens s’arrangeaient au mieux. Papa cédait sa part de tabac au mari de Berthe Martin qui était prisonnier. Nous avons vu des amis venir d’Epinal à vélo pour chercher un fromage. Je dis bien un fromage, pas deux. Tout le monde n’avait pas notre chance.

Une nuit de 1944, nous avons été réveillés par un énorme bruit. Un avion s’était disloqué en vol et encastré dans la forêt au dessus de Lampiey. Des pièces de sa carlingue s’étaient éparpillés en vol, certains étaient tombés au Pont de Fer. Dans son crash l’avion avait engendré plusieurs départs de feu dans les bruyères.

En 1944, ce fut comme en 1940, sauf que les Allemands étaient beaucoup plus agressifs. Ils ont annexé à nouveau notre maison. Faisaient leur popote chez nous, ce qui nous permettait d’avoir un peu quelque chose de leur part. Juste avant qu’ils ne partent, ils nous ont demandé de laisser ouvertes nos portes et nos fenêtres parce qu’ils allaient faire sauter le Pont de Fer.
Des jeunes hommes intrépides du secteur, dont Pierre Kraft et son jeune frère Marcel étaient allés voir le spectacle de près. Ils ont vu les rails monter en l’air, au risque d’y perdre la vie. Probablement qu’ils n’ont pas eu les compliments de leurs parents après ça !

Nous avons le souvenir de soldats asiatiques, probablement des Hindous reconnaissables à leurs barbes noires, qui faisaient des tranchées au Pont de Fer pour le compte des Allemands. Ils ne sont restés là que quelques jours. Nous ne nous en approchions pas, ils nous faisaient peur avec leurs yeux noirs et brillants.
Nous avons vu passer par la suite les Américains. Pendant deux ou trois jours s’est déroulé un étrange manège ou nous avions les Américains le soir et les Allemands le matin.

Avec l’arrivée des alliés est venue aussi une vague de bombardements, de la part des Allemands qui protégeaient leur repli. Des obus sont tombés devant chez nous sur les pavés, les meubles de notre cuisine ont été endommagés. Un éclat a traversé la porte de grange et a blessé Suzanne Perry au bras. Elle portait un bébé dans les bras, heureusement il n’a pas été touché. Plusieurs autres personnes, dont Geneviève Rota ont été touchées, elles ont été transportées par les soldats le lendemain vers un hôpital de Haute Saône.
Plusieurs maisons de La Roche ont été touchées par les bombardements, la maison Grisvard située au « Trou du renard » a brûlé.
Nous avons vu des gens se mettre à prier, dont certains qui étaient loin d’être coutumier du fait.

Nous avons le souvenir que papa nous a pris dans ses bras et nous avons prié, c’en est émouvant aujourd’hui encore. Nous avons vraiment eu peur dans ces moments-là.
Un obus a abattu une de nos cheminées alors papa était monté sur le toit pour voir mais il a dû en redescendre aussitôt au risque de connaître le même sort que la cheminée. De manière régulière, afin de ne pas rester coincé à la cave, un d’entre nous sortait pour voir si au dessus, la maison ne brûlait pas. Certains tentaient de se protéger encore un peu plus avec un matelas ou une couverture, comme si ça pouvait servir contre la mitraille.

Malgré leurs beaux canons et tout leur matériel moderne, les Américains ne sont pas parvenus à déloger les Allemands. Ce sont les Tabors qui ont pris le relais.
A la maison, on se souvient de l’adjudant Doux du 3eme RTA, qui a été tué par la suite et dont nous nous sommes occupés de la tombe au cimetière du Bennevise. Il a perdu la vie en déminant, la veille du jour de sa démobilisation.

A La Roche, nous avons été libérés plusieurs jours après le centre du village, dans la fin du mois de septembre. A partir de ce moment-là, nous avons commencé à héberger un grand nombre de personnes qui, venant des secteurs encore occupés, se réfugiaient ici dans l’attente que les alliés progressent vers l’Est. Des amis et de la famille, originaires du Thillot et de Ramonchamp, comme les Jeanmougin, sont venus ici. Nous avions tellement de gens que pour le repas nous étions obligées de faire plusieurs services à l’aide de gros « pot-au-feu ». Heureusement qu’un des fils de ces gens là était militaire à l’intendance de Luxeuil, il nous apportait régulièrement des vivres. La nuit, on ôtait les sommiers et les placions à côté des lits, ce qui faisait autant de couches supplémentaires. Certains dormaient même dans notre couloir.

Un centre de recrutement de volontaires se trouvait au café Tazier à la Roche. Bon nombre de jeunes hommes de Rupt se sont engagés là pour la durée de la guerre auprès de l’armée de libération.
Un fils Jeanmougin, originaire de Ramonchamp, parent avec nous, qui devait être dans les maquis au centre de la France s’est retrouvé à La Roche dans un équipage de chars. Depuis ici, il devait tirer vers sa maison sur Ramonchamp, ce qui le perturbait vraiment.

Très vite, probablement dès octobre 1944, le cimetière militaire a été mis en place au Bennevise. Les marraines de tombe servaient de lien entre les soldats disparus et leur famille. Elles s’occupaient aussi de l’entretien des tombes. Le nombre grandissant de soldats tués a fait qu’une marraine de tombe se retrouvait avec trois tombes à gérer, celle d’un soldat français et deux tombes de Goumiers. Nous avons le souvenir que des gens s’affairaient autour des tombes alors que nous étions aux pommes de terre de l’autre côté de la route, en face de ce cimetière.

Suite à l’armistice de mai 1945, nous avons aussi le souvenir de voir l’abbé Grandhomme se transporter au cimetière militaire pour hisser le drapeau. Nous étions enfin définitivement libérés.
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