RAMONCHAMP - SOUVENIRS DE GUSTAVE POIROT

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RAMONCHAMP - SOUVENIRS DE GUSTAVE POIROT

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 14:35

Mes souvenirs personnels de guerre démarrent en juin 1940 suite à l'ordre de départ qui avait été lancé, on ne sait toujours pas très bien par qui, d'aucuns ont dit l'Etat Français, d'aucuns l'occupant, d'aucuns la cinquième colonne, et qui concernait tous les hommes âgés entre 18 et 60 ans.
Il était également question selon la rumeur de se regrouper dans le sud pour reformer une armée de façon à bouter l'ennemi hors de France, mais la suite des événements a montré que cette version n'était guère possible.

Nous avons donc embarqué, mon père et moi, avec quelques hommes de Ramonchamp et du Thillot, à bord, ou plutôt à l'arrière de trois camions Gazo-bois qui nous attendaient au Thillot.
Nous sommes partis un soir et après avoir roulé toute la nuit nous sommes arrivés dans la région bisontine. Quelques jours plus tard nous voici dans le massif central.
Nous y avons trouvé d'assez pauvres demeures, le sol de certaines cuisines était encore en terre battue, par contre nous y avons été assez bien reçus malgré le volume des réfugiés qui s'y trouvaient déjà.
Je me souviens de cette brave dame qui nous a fait la soupe dans une marmite directement accrochée à une crémaillère, dans l'âtre de la cheminée.
Nous avons couché là sur de la paille et je me souviens que nous sommes allés nous laver, au petit matin, à la fontaine du village où il fallait sauter de pierre en pierre pour ne pas marcher dans la boue.
Nous avions retrouvé, à cet endroit, une batterie de canons de 155 de long de l'armée française, que nous avions déjà aperçus à plusieurs reprises le long de notre trajet. Cette batterie formée de quatre canons tirés par des tracteurs nous a amusés et intrigués à la fois puisque plus nous avancions vers le sud, plus cette batterie diminuait de volume. En dernier il ne restait plus maintenant qu'un seul tracteur, sans son canon, probablement que le matériel avait été abandonné en cours de route au gré des pannes et des avaries diverses.
On voyait que l'armée française était équipée de matériels obsolètes. Je l'avais constaté du haut de mes 18 ans, et à plus forte raison mon père qui avait fait 14-18.

Reprenant notre route, nous avons passé un barrage militaire français, un peu avant Clermont Ferrand.
Je dois préciser aussi que chemin faisant, les camions avait brûlé les quelques sacs de bois qu'ils avaient emportés, mais qui n'avaient pas suffi pour faire un pareil périple.
Il nous avait donc fallu trouver du bois sec en route. On nous en a donné, on en a fait ou récupéré, on s'est même retrouvés dotés des scies ou des haches qui initialement n'étaient que prêtées.
C'était un peu la débrouille pour tout le monde et beaucoup la pagaille.
A Clermont Ferrand, mon père et d'autres hommes qui avaient fait la guerre précédente se sont informés pour nous trouver un casernement. Nous sommes donc arrivés dans une caserne où grouillait un monde fou.
La situation était étrange, les gens passaient tout par les fenêtres, ce qui nous a fait penser à un pillage, faisant dire à mon père, voyant cela: « On est foutu! ».
Nous avons donc dormi là puis avons repris la route vers le sud où nous avons été canardés par un avion italien, facilement reconnaissable grâce à ses cocardes.
Nous avons juste eu le temps de nous allonger dans les fossés et nous nous en sommes sortis sans blessure particulière.
Poursuivant notre route vers Albi, nous prenions attache en fin de journée auprès des mairies des villages afin de trouver des endroits pour y passer la nuit.
A Albi, nous avons été dirigés vers un village qui se nomme « Pierreségade », pas loin de Castres (Tarn) où nous sommes restés un bon moment, dans une vieille ferme vide qui nous a servi de casernement.
Mon père, qui était cordonnier, a pris attache avec son homologue du village qui avait du travail à ne plus savoir quoi en faire. Il a donc travaillé là et moi je leur donnais aussi le coup de main. Je me souviens que c'est dans ce village là que j'ai vu les premiers doryphores de ma vie et je parle bien là des insectes.
Il y en avait partout, ils couraient même sur la route. Visiblement, les gens ne les ramassaient pas parce qu'ils ne s'attaquaient pas aux patates mais seulement aux bois.
Les semaines ont passé jusqu'à ce qu'on soit gagné par l'impatience de revenir chez nous.
A bord des camions, nous avons repris la route et avons atterri dans un premier temps dans le Languedoc où, à Lunel, notre véhicule a coulé une bielle. Probablement après avoir réparé notre véhicule, nous sommes remontés vers ce qui venait d'être créé, je veux parler de la ligne de démarcation.
Nous avons pris le train et sommes arrivés à Bourg en Bresse (Ain) où nous sommes restés plusieurs semaines. Mon père y avait retrouvé un travail et nous couchions dans la conciergerie d'une usine, une savonnerie désaffectée.
Nous avons retrouvé là Paul Creusot, originaire de Ramonchamp où il était boucher, donc que nous connaissions. Il tenait dorénavant dans cette ville le mess des sous officiers, peut être y était il mobilisé, en tout cas cela m'a permis d'y prendre des repas dignes de ce nom
Nous sommes passés par la gare de Champagnole (Jura). Il y avait là des Allemands plein le quai mais comme ils semblaient partir en permission notre cas ne les a pas intéressés.
Nous sommes arrivés vers Poligny (Jura) où nous nous sommes renseignés sur ce qu'il convenait de faire. On nous a conseillé un passeur mais un homme du pays nous a informés que notre passeur risquait plutôt de nous donner aux Allemands si bien que nous sommes partis avec un autre que cet homme nous avait indiqué.
Nous avons donc passé la ligne de démarcation en pleine nature. Elle était constituée par une petite route qui était encaissée et que nous devions traverser. Il nous fallait donc attendre le moment propice après le passage d'une patrouille allemande en side-car. C'est là que j'ai vu mes premiers Allemands.
Nous sommes passés à trois, il y avait là mon père, un voisin de Ramonchamp et moi. De là nous avons repris le train qui nous a remontés jusqu'à Lure. A Lure, mon père connaissait une commerçante, originaire de Rupt Sur Moselle, qui tenait le Café du Marché. Elle nous a payé à dîner.
Un car qui faisait la navette nous a menés jusqu'au Thillot. Nous étions au mois d'octobre 1940.

En ce qui concerne la suite des événements, comme je travaillais à la banque, j'ai repris mon boulot à la BNCI Banque Nationale pour le Commerce et l'Industrie), la BNP maintenant.
Finalement une vie presque normale avait repris en 41 jusqu'en 43. Toutefois, suite à l'appel du Général De Gaulle, la résistance s'installa petit à petit jusqu'à ce qu'un jour, les Allemands ont réuni tous les hommes devant la mairie provisoire du Thillot.
Nous avons eu droit à un discours par un Allemand qui parlait français mieux que moi et qui nous a expliqué qu'il cherchait des « Terroristes ». Je me souviens qu'il a ajouté que si nous ne restions pas tranquilles, il se livrerait à des représailles. Il prendrait des hommes en otages et au pire des cas il en fusillerait.
J'ai eu une telle frousse le jour là que lorsque qu'il a eu fini de parler, j'ai repris mon vélo et suis revenu directement chez moi.

Par la suite, j'avais été affecté à la BNCI à Rambervillers. Je partais pour la semaine et m'y rendais en vélo. J'y retrouvais un directeur d'agence que j'avais connu au Thillot, Mr Bertrand.
Fin septembre, les combats de la libération ont commencé, ce qui m'a empêché de continuer mon travail que je n'ai pu reprendre qu'au printemps 1945.
Nous avons vécu la libération de façon précaire. Nous couchions dans la cave voûtée de la maison voisine de l'église, initialement occupée par un marchand de vin.
Une partie de la population était également réfugiée dans les sous-sols de la mairie. Une autre partie, celle qui travaillait à la filature, vivait dans le souterrain qui allait à la turbine de l'usine. Chacun se débrouillait comme il pouvait.
Pour la partie comique, nous étions donc là, dormions sur des matelas, à plusieurs familles, chacune avait d'ailleurs emporté son seau hygiénique, lesquels étaient placés derrière un simple rideau, au bout de la grange pour nous laisser un peu d'intimité.
Outre les réquisitions, tout était réglementé, les habits, la viande l'épicerie etc, lesquels faisaient l'objet de tickets de rationnement distribués par la mairie.
Nous détenions diverses cartes avec un quota de tickets, pour le pain, pour les vêtements etc. Les tickets avaient différentes valeurs, ce procédé a duré au moins jusqu'en 1946 où les rations se sont peu à peu mais nettement améliorées.
Comme il fallait bien vivre, et que nous avions deux champs de pommes de terre, nous profitions de la brume pour aller arracher les patates. Un jour nous avons même été canardés dans le champ par les Allemands qui tenaient les points hauts.
La libération est intervenue dans la nuit du 7 au 8 octobre 1944.
Je dois aussi préciser qu'avec la censure et du fait que les gens étaient confinés chez eux, on ne savait que très peu de chose, à peine savait-on ce qui se passait de l'autre côté de la rue ou d'un quartier à l'autre.
En 44, je fréquentais déjà Paulette, ma femme, elle demeurait de l'autre côté du pont St Remy, au centre de Ramonchamp.
Une nuit, les Allemands ont fait sauter ce pont, ce qui avait engendré de gros dommages dans le centre du village, pont qui avait d'ailleurs déjà sauté une première fois en 40 lors de la retraite des Français.
Inquiet, j'ai prévenu mes parents et suis allé voir Paulette chez elle Je l'ai découverte, elle et sa famille, noires comme des charbonniers. En effet lorsque le pont avait sauté, ça a entrainé un effet de souffle qui est redescendu dans les conduits de cheminée, les recouvrant de suie.
Au moment où j'ai voulu revenir chez moi, ça a commencé à tirailler dans ou sur le village. J'ai été interpellé par Mr Paret qui tenait l'épicerie au bout du Pont, à l'endroit du restaurant actuel.
Nous avons juste eu le temps de descendre dans sa cave, avec sa femme et ses gosses lorsque ça s'est mis à tirailler de tous les côtés, à tel point que des balles parvenaient à pénétrer dans la cave par les larmiers. En fait, il s'agissait d'une contre attaque allemande pour contourner et réoccuper Ramonchamp.

Lorsque la nuit est venue, ça tiraillait toujours. Beaucoup de maisons éparses brulaient. Cette scène d'apocalypse est même difficile à expliquer. Mes parents s'inquiétaient de ne pas me voir revenir, il faut dire qu'on avait déjà eu un pépin qui nous avait peinés le matin même.
Notre voisin du dessous, Mr Parmentier était menuisier et avait été ramassé pour le STO. Il n'était donc pas là, mais sa femme qui tenait le café Tabac du rez-de- chaussée, était présente avec ses deux gamins, Richard qui avait 17 ans et André, le plus jeune.
Avec mon frère, ces deux gamins bricolaient toujours les armes. Richard avait trouvé un vieux fusil qu'il cachait derrière nos caisses à lapins.
Le matin du 8 octobre, « échotté » ( excité - Ndr), comme un gosse au bout de cinq ans d'occupation, Richard décide d'aller guider les premiers éléments avancés français, malgré les sévères mises en gardes de mon père. Le gamin n'est pas allé loin, après avoir contourné le centre du village, il a été mortellement blessé par une rafale d'un Allemand qui était camouflé près de l'usine de l'Etat.
Vous comprendrez donc pourquoi, rentrant chez moi cette nuit là, je vois mon père qui vient à ma rencontre à la fois en colère et heureux de me retrouver. Il m'a mis une réprimande, je m'en souviens encore. Il faut que je précise qu'en me cherchant il était déjà venu de nuit à hauteur du pont qui avait sauté et s'était vu pointer un fusil sur le ventre par un soldat du 3ème Zouave qui s'étonnait de le voir là. Inutile de préciser également que le couvre-feu existait encore d'où la « sauce » que j'ai prise par mon père, laquelle était proportionnelle aux risques qu'il avait pris pour me retrouver.
Suite a cette contre attaque, le front s'est stabilisé et nous avons donc dû attendre jusqu'au 26 novembre pour être libérés.
En attendant cette date, le village s'est peu à peu dépeuplé. Les gens en avaient marre, ils savaient que le bas de la vallée était libéré.
Comme beaucoup, nous avons quitté Ramonchamp et avons bénéficié de l'hospitalité des gens de Rupt Sur Moselle .Nous avons trouvé refuge à Maxonchamp, dans une cité de l'usine Deguerre.


Nous sommes restés là jusqu'en 1945. J'ai quitté mon poste à la B.N.P de Rambervillers et ai trouvé un emploi de secrétaire de mairie à Ramonchamp à compter du 1er avril 1945.
Nous avons retrouvé un Ramonchamp dévasté par 67 jours de bombardements.
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Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 14:37

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