RAMONCHAMP - SOUVENIRS DE MARIE MAURICE

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RAMONCHAMP - SOUVENIRS DE MARIE MAURICE

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 14:50

En 1939, j'avais 20 ans. Je n'ai plus vraiment de souvenirs de la guerre. Je sais que papa est mort à 49 ans des suites de la première, il était contremaître au petit tissage Antoine à Rémanvillers, il a eu bien du mal.
Lors de la deuxième guerre, maman me disait toujours « cache-toi », la crainte était quotidienne. Tout compte fait, il a bien fallu faire avec les Allemands qui se sont avérés être des hommes comme les autres.
Je me souviens qu'ils venaient à la maison. A ce moment-là, j'habitais chez mes parents dans une ferme en montant Morbieux. Les Allemands venaient nous réquisitionner les poules. Ils demandaient combien nous voulions pour une poule ou un lapin et précisaient que si nous refusions, ils se serviraient sans autre contrepartie. Que vouliez vous que nous fassions ! Alors contre quelque argent, un Allemand tuait le nombre de poules qu'il lui fallait avec son fusil, et repartait avec ses victuailles.
D'autres venaient aussi près de chez nous pour épier ce qui se passait sur Remanvillers. Comme notre ferme se trouvait sur une sorte de monticule, ils avaient leur point d'observation chez nous.

Mon frère aîné qui était prisonnier a pu revenir du fait qu'il était soutien de famille. Nous connaissions une dame qui était bonne chez des industriels allemands et c'est grâce à elle qui parlait allemand que notre frère a pu revenir.

Pendant cette guerre, lors des vacances scolaires, je tentais de me rendre utile vis à vis des plus jeunes et j'ai encadré des colonies de vacances. En 1940, j'ai été approchée par mon cousin, Jules Choffel qui était maire au Thillot. Il m'a demandé pour encadrer quelques jeunes au Thillot. Avec Mesdemoiselles Sépulcre, qui étaient infirmières pour le centre des filles et celui des garçons. Je me suis retrouvée enseignante au centre de jeunesse qui s'était installé à l'étage du magasin Ulmann à l'angle de la Grande Rue et de la Rue Galmant. Les Ulmann, qui étaient juifs, avaient dû fuir à l'arrivée du régime nazi. Nous avons donc occupé leurs locaux où nous avons mis en place un ouvroir de couture, nous faisions un peu comme de la formation professionnelle à des jeunes filles du coin, à l'image de ce que faisait Pierre Marchal à Fresse.

Je me souviens que les consignes y étaient strictes, par exemple, avec Marguerite Pelletier du Ménil, la directrice, nous devions chanter en cœur « Maréchal nous voilà » devant le gros portait de Pétain qui trônait au mur. Nous n'en pensions pas moins, mais c'était comme ça.
Malgré tout, ce centre nous donnait quelques avantages notamment le repas du midi gratuit.
Je garde aussi le souvenir de cette jeune juive asacienne qui habitait au Ménil et qui me confiait ses craintes. Elle portait l'étoile jaune.
Plus tard ce centre a été transféré dans la cordonnerie Dreyfus, près de la gare du Thillot. Les Dreyfus avaient dû fuir pour la même raison que les Ulmann.
Parallèlement, avec quelques autres jeunes femmes, j'ai poursuivi l'activité de monitrice de colonie de vacances, en marge de mon travail, notamment au profit des gosses des ouvriers des usines Boussac. Nous bénéficions de cartes de vacances, c'est à dire des cartes d'alimentation qui nous permettaient de nous approvisionner alors que nous n'étions pas sur les lieux de notre domicile.
Je me rappelle d'une jeune fille qui encadrait avec nous. Nous l'appelions J-2, parce qu'elle était plus jeune que nous, je n'ai même jamais su son identité, nous ne l'appelions que comme ça car nous qui étions légèrement plus âgées, nous avions des cartes J-3. C'était une fille de général.
J'ai encadré ma première colonie dans les hôtels de Contrexéville. Tous les beaux tapis de sols avaient été roulés et rassemblés dans une chambre afin que les gamins ne les abîment pas lors de leurs allées et venues. Il n'y avait plus de tourisme à l'époque, donc les hôtels servaient de centres de vacances. Nous étions à l'hôtel de Lorraine qui se trouvait vers la gare.
Nous étions toutes habillées de la même façon, les enfants étaient également vêtus dans la même tenue. C'était bien.
Plus tard, mais toujours pendant la guerre, j'ai encadré plusieurs colonies sur Dinard.

Dans le cadre de leur réquisition, les Allemands ont pris notre dernière vache. C'est mon frère qui a dû aller la conduire au Thillot. Comme il arrivait que certaines bêtes s'enfuient sur le trajet, mon frère en a récupéré une sur le retour. Il est revenu à la maison avec une vache et un bon qui lui avait été remis en échange de notre bête. Nous avons été un peu jalousés avec cette affaire-là.

J'ai le souvenir d'une fois, c'était sur la fin de la guerre, plus exactement le jour où la scierie Duhoux à Ramonchamp a brûlé. Les flammes se reflétaient dans la Moselle, j'étais descendue dans le pré en dessous de chez nous et je regardais cela avec une paire de petites jumelles. J'étais vêtue d'une blouse bleue claire. Ce jour-là, nous avions les Duhoux pour dîner et je leur indiquais les endroits où tombaient les obus. J'étais à peine revenue chez nous lorsqu’un officier français, avec des lunettes noires est venu nous trouver. Il s'est directement adressé à moi et m'a demandé de le suivre. Maman a été prise de panique, elle se demandait bien ce qui allait m'arriver. L'officier m'a conduite au milieu du pré, m'a demandé à qui j'avais fait des signes tout au long de la matinée, ce que je faisais là et ce que je regardais. J'ai eu du mal à lui faire comprendre que je ne faisais rien de mal.
Cet officier m'avait épié toute la matinée depuis Pont Roche, il avait eu facile de me voir à cause de mon tablier bleu. Il m'a interrogée sur chacun de mes gestes, ensuite il a demandé à mon frère d'aller chercher mes jumelles s'est mis à plat ventre dans le pré et a cherché à savoir ce que j'avais bien pu regarder. Après un moment, il en a déduit que je n'étais pas une terroriste puisque de là on ne voyait pas ce qu'il pensait que j'épiais. L'officier m'a défendu de sortir de chez moi à partir de ce jour- là sous peine de me mettre « en cabane ».
Deux jours plus tard, alors que j'accompagnais mon petit frère à l'école, je tombe sur cet officier. Il m'a sermonnée à nouveau, ce qui faisait rire son ordonnance, par contre maman pleurait, elle se faisait tant de souci pour nous.
Peu de temps avant la libération, j'ai le souvenir des soldats français qui venaient se cacher avec leurs camions derrière les sapins qui poussaient près de notre ferme. A leur tour, ils utilisaient ce lieu comme poste d'observation. Les jours qui ont suivi, j'ai le souvenir d'avoir dormi à l'écurie, c'était l'endroit le plus sécurisé du fait que le plafond avait été refait en ciment.
Nous n'avions plus de vache puisque les Allemands nous avaient tout pris.
Un soir, vers minuit, les soldats nous ont dit qu'il fallait qu'on évacue. Avec mes sœurs Lucienne Renée, Thérèse et maman, nous sommes parties nous réfugier dans la forêt. Je me souviens que les choses se sont passées tellement vite que ma sœur est partie avec sa lotion pour cheveux, c'est vous dire que nous étions effrayées. Nous avons passé la nuit au dessus de l'usine de Remanvillers, dans l'encaissement du petit ruisseau. De là, nous avons entendu les obus nous passer au dessus de la tête toute la nuit en sifflant. Au petit matin, les choses s'étant calmées, avec une de mes sœurs je suis retournée chez nous pour remettre en ordre. J'ai préparé une soupe et ma sœur est allée rechercher maman et mes autres sœurs qui sont revenues à la maison. C'était le jour de la libération.

Je suis désolée, j'ai 90 ans et je n'ai plus de mémoire, vous devrez donc vous contenter de ces quelques souvenirs. Ce que je peux vous dire, en ce qui me concerne, c'est que je ne me souviens pas avoir souffert de la faim, ce qui n'a pas été le cas de tout le monde.
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Re: RAMONCHAMP - SOUVENIRS DE MARIE MAURICE

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 14:52

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