RAMONCHAMP - SOUVENIRS DE MICHELINE GAVOILLE EP RENE LACOUR

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RAMONCHAMP - SOUVENIRS DE MICHELINE GAVOILLE EP RENE LACOUR

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 14:56


Pendant la dernière guerre j'habitais déjà à Ramonchanp. Je logeais chez mes parents, à côté du château Humbert, l'Hôtel des Roches maintenant, où se trouvait la Kommandantur. J'avais fait l'école normale et me dirigeais vers une carrière d'enseignante. J'ai eu la chance d'être affectée à Ramonchamp où j'ai commencé à exercer mon métier en 1941.

Pour revenir à la guerre, je dirais que nous avons été évacués une première fois lorsque les Allemands sont arrivés. Nous sommes allés nous réfugier à la scierie Tremzal qui se trouvait en montant le Poteau, sur la route de Beulotte St Laurent. Se trouvaient là Yvonne Dieudonné et son mari Camille Antoine qui tenait une cordonnerie et un magasin de chaussures dans le Rue du Gros Clos au Thillot. De là, nous avons entendu la déflagration de la poudrière du Thillot et Camille a vu sa maison brûler. Les Allemands ont alors occupé notre région et il a bien fallu qu'on fasse avec leur présence.

Parmi mes premiers souvenirs de cette période-là, je me rappelle du jour où j'étais allée chercher des fromages à la ferme Tremzal avec mon vélo, j'ai été contrôlée, près de chez moi, par l'officier allemand qui devait être le chef de la Kommandantur. Il avait tout d'un Prussien, grand avec ses lunettes rondes cerclées de fer blanc, dans une tenue impeccable. J'ai été soumise à une batterie de questions et j'ai vite compris, par l'intérêt qu'il me portait qu’il n’en voulait pas à mes fromages… .
Il était déjà âgé et s'exprimait correctement en français, pour ma part je «  baragouinais » seulement quelques mots d'allemand et je me disais : « Tu peux toujours attendre! ».

Un de ses officiers disait avec assurance « Dans trois semaines, nous serons à Londres ». Ce n'était pas fait pour nous rassurer.

Je me souviens aussi de ce jour, ce devait être en 1940, où j'ai été réprimandée par les Allemands parce que je roulais de front à bicyclette avec ma sœur. Ils m'ont confisqué mon vélo qu'ils ont déposé dans un local près de la gendarmerie du Thillot où beaucoup d'autres bicyclettes avaient déjà été stockées. J'étais bien empruntée puisqu'à ce moment-là, je faisais un stage au Thillot, j'avais donc besoin de mon unique moyen de transport. Je suis donc allée plaider ma cause, avec succès, à la Kommandantur et j'ai pu continuer à suivre mon stage avec ce moyen de locomotion, en narguant aussi un peu l'Allemand qui m'avait contrôlée.

Je me trouvais donc à l’Ecole Normale à Epinal lorsque les bombardements ont eu lieu autour du 18 juin. Ce fût la pagaille, les autorisations et interdictions de prendre le train se suivaient et créaient la confusion. C’est dans ces circonstances qu’une amie, Jacqueline Lambotte a été blessée lors du bombardement de la gare d'Epinal où deux de ses copines ont également été tuées. Jacqueline avait reçu un éclat de bombe au visage, lequel s’était logé dans sa mâchoire. Elle ne pouvait plus s'alimenter qu'avec un « bec de canard ». Ce sont les médecins allemands qui l'ont soignée à l'hôpital du Thillot.

L’école Normale a été évacuée et j’ai poursuivi un temps mes études à l’hôtel Stanislas à Plombières les Bains.

A la fin de mes études on m’a nommée à Ramonchamp. J’ai commencé à enseigner en 1941 et je n'ai pas le souvenir d'avoir subi une quelconque pression dans le cadre de mon emploi. Je sais pourtant que certains enseignants ont été déportés, peut être en raison de leur religion. Bien sûr le régime de Vichy a changé quelques habitudes.

Puis est venu le temps des privations de toutes sortes. Je me souviens qu'avec nos tickets J.3, nous avions droit à trois barres de chocolat chaque tant de temps. C'était un drôle de chocolat avec un produit sucré à l'intérieur. Depuis cette période-là, je ne supporte plus la saccharine. Il fallait des tickets pour tout, pour s'habiller, pour se chausser. Nous avions des chaussures à semelles de bois. J'ai le souvenir que ma belle sœur, qui se trouvait dans le midi, avait droit à des chaussures en cuir. Nous avions convenu toutes les deux que si je parvenais à lui envoyer un colis de nourriture, je bénéficierais en échange d'une paire de chaussures en cuir. J'ai envoyé mon colis, mais je n'ai jamais reçu le sien. Où est passé ce colis, nul ne le sait !

Quelquefois on voyait partir papa le soir avec un sac tyrolien. Il s’était entendu avec un voisin et allait tuer un veau en Haute Saône. Il en revenait avec un beau morceau de viande. Maman faisait cuire la viande qu’elle mettait en bocaux. J'ai le souvenir qu'on fermait toutes les fenêtres pour ne pas que l'odeur de la viande rôtie arrive au nez des voisins et des Allemands. Vous voyez même pour ces petits gestes de la vie quotidienne, nous vivions dans la crainte.

Toutes les femmes du secteur se rassemblaient et faisaient leur savon elles-mêmes, avec du suif, de la graisse et de la soude, dans un gros chaudron. Bien sûr ce n'était pas les savonnettes d'aujourd'hui, mais c'était toujours mieux que rien.

La résistance s'est peu à peu installée. Les jeunes qui désertaient le STO rejoignaient le maquis. Je me souviens que sous le plancher d'un de nos voisins, Gaby Dieudonné, lequel était d'ailleurs le chauffeur de Mr Humbert, étaient cachés beaucoup de fusils voués à la résistance. Lorsque je voyais la sentinelle de la Kommandantur faire ses allées et venues, j'imaginais toujours avec frayeur qu'il le savait et qu’il attendait le bon moment pour utiliser son arme contre nous.

Un jour, le portrait d’Hitler qui était fixé à la rambarde du Pont St Remy au centre de Ramonchamp a disparu. Nous avons tout de suite pensé à la résistance et craint quelques représailles qui heureusement n’ont pas eu lieu.

Nous avons vécu ces années où nos libertés ont été réduites au maximum. Pour y pallier, entre jeunes gens, nous organisions tout de même des journées au ski ou des balades en forêt pour nous divertir un peu.

J’ai aussi le vague souvenir d’être allée sur le lieu d’un crash d’avion sur des hauteurs. Lorsque je suis arrivée là-haut, avec d’autres bien sûr, j’ai été choquée de voir un bras qui gisait dans les décombres de l’appareil. Il n’y a pas eu de survivants. Ce devait être un avion allié dont l’équipage était formé de Canadiens. J’ai par contre récupéré un morceau de parachute avec lequel j’ai fait un napperon que je possède toujours.


(Cette anecdote parle probablement de l’avion qui s’est crashé à Rupt Sur Moselle, par contre, à Ramonchamp, il est établi le fait suivant : Vers le 15 octobre 1944, une escouade de quatre avions alliés remontent la vallée et est prise pour cible par la défense anti-aérienne allemande qui se trouve sur les hauteurs du Grammont.
Un de ces avions, probablement un P-47 Thunderbold, est touché en vol, le pilote, seul à bord effectue un demi tour afin de ne pas s’abattre dans les lignes ennemies et saute en parachute. L’avion, propulsé par une hélice tri-pales et un moteur en étoiles de deux fois neuf cylindres, équipé de huit mitrailleuses et de deux bombes de 250 kilos s’écrase sur le chemin, dans le bois du Hêtray, entre le Poteau et le Grammont, à deux censt mètres de la ferme d’André Faivre.
Le pilote est recueilli sain et sauf. Les bombes n’ont pas explosé, elles seront prises en compte par les équipes de déminage au début de l’année 1945 – Ndr).


Vinrent ensuite les moments les plus durs que Ramonchamp ait connus avec les bombardements de l'automne 1944. Un jour, lorsque je suis sortie de l'abri, après un de ces bombardements, j'ai remarqué que le mur de notre maison, qui se trouvait face aux tirs, n’existait plus.

J'ai le souvenir qu'il y a eu des victimes civiles dans les cités de la filature, comme Maurice Amann qui a du être amputé d’une jambe, c'est d'ailleurs papa qui était allé lui faire les premiers soins. Léa Gaspard a été blessée chez elle ainsi que Pierre David lequel a été soigné à Villersexel suite à un éclat dans le talon.

Avec d'autres jeunes gens de mon âge, il nous arrivait de monter sur le tas de houille de la filature et nous regardions les balles traçantes qui allaient piquer le secteur de l'Etraye.

Suite aux bombardements d'octobre 1944, nous allions nous réfugier dans une salle, sous la chaudière de la filature. Nous y dormions sur des planches. Dans ces jours-là, nous avons entendu le pont de Ramonchamp sauter pour la deuxième fois. L'effet de souffle est redescendu par le conduit de la cheminée, envahissant notre pièce de poussière de suie. J'ai le souvenir précis de la tête de mon père à ce moment-là puisque ses yeux très clairs se démarquaient de son visage noirci, ce qui nous avait bien fait rire malgré la gravité du moment.

Lorsque le bas de la vallée a été libéré, nous sommes allés quelques jours nous réfugier à Saulx chez mes grands parents. Je vois encore mon grand-père qui restait placidement assis sur son banc à regarder les Allemands qui tiraient sur Saulx depuis Ramonchamp. Les obus tombaient autour de lui et il ne bougeait pas jusqu'à ce qu'il reçoive un éclat qui lui a touché le nez. Seulement à ce moment là, il a daigné se mettre à l'abri.

Lorsqu'on a entendu sonner les cloches du village qui nous annonçaient notre libération, ce fut un moment merveilleux, très intense. Il y avait si longtemps qu'on attendait ça!
Il y a eu par la suite un grand défilé organisé dans le village où les prisonniers et les STO ont été mis à l'honneur. Je vois encore cette femme qui assistait à la cérémonie alors qu'elle avait suivi volontairement son mari en Allemagne pour travailler là-bas. Ça m'avait choquée, je pensais à ce moment là qu'elle aurait pu s'abstenir.
Je me souviens aussi que nous avons eu droit à un bal tous les soirs pendant huit jours. Je me rappelle que le lendemain, j'avais quelques difficultés à donner les cours à mes élèves. Mon père allait jouer de l'accordéon un peu partout. C'était euphorique.

Qui aurait dit à ce moment-là, que plus tard, en 1972, nous sympathiserions avec des familles allemandes d'Ober Olm, que nous rencontrions lors des fêtes de jumelage. Il fallait être courageux à cette époque- là pour entamer une telle démarche.
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Re: RAMONCHAMP - SOUVENIRS DE MICHELINE GAVOILLE EP RENE LACOUR

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 14:57

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