RAMONCHAMP - SOUVENIRS DE THERESE DUHOUX

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RAMONCHAMP - SOUVENIRS DE THERESE DUHOUX

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 15:05

Début septembre 1944: Les habitations en bordure de la nationale n'étant pas sûres, dit-on, nous quittons la maison, tous les cinq, papa, maman Robert, Odette et moi, accompagnés de Tante Marie, et, chacun portant son baluchon, ou poussant son vélo, nous nous dirigeons vers Morbieux pour nous réfugier chez René Noel (dit Lougé).

Nous dormons sur le foin, dans le grenier du hangar. Nous ne sommes pas rassurés quand, à la tombée de la nuit, ou les nuits de pleine lune, nous voyons, à travers les planches disjointes, passer des soldats allemands, conduisant des charrettes tirées par des chevaux, qui se sauvent dans la montagne. C'est le début de la débâcle. D'après Robert Noël, (huit ans à l'époque), nous étions nombreux chez eux; Albert et Madeleine Hans, Mme Lecomte et ses enfants Mimi et Touti, Mr et Mme Jordan et les dames Fleurot, sinistrées à Epinal, Ernest Lambert, sa famille et ma cousine Angèle Mansuy qui, plus tard, est partie chez ses parents à Cleurie.

Nous couchons à présent à la ferme, dans la grange, sur le foin ou des couvertures. Dans la matinée, nous descendons à notre maison pour ramasser les légumes. Le soir, nous remontons pour rejoindre Morbieux avant le couvre feu. Que notre maison nous paraît vide! En effet, dans la cave que nous pensions sûre, parce que voûtée et fermée par une grosse porte métallique, sont rangés armoires, lits démontés, vastes taies d'édredon à carreaux remplies de linge et de vêtements. S'y trouvent aussi les malles carrées, seule richesse des dames Fleurot.

Mercredi 27 septembre: Les va-et-vient des Allemands annoncent la débâcle. Alors que, comme habituellement nous descendons au village, nous trouvons notre maison sans dessus dessous. La cave surtout a souffert. Les taies d'édredons ont été éventrées, le linge, les vêtements, les photos sont éparpillées sur le sol. Vide aussi le petit sac à main noir avec fermoir doré dans lequel maman a caché plusieurs bijoux, chaînes, gourmettes en or et autres souvenirs de communion. Instinctivement je ramasse toutes les photos que je peux atteindre. Ce seront les seules vues prises pendant la guerre.
Un soldat a chaussé les bottes de Robert. Qui a fait tout ce désordre et en a profité? Soldats? Civils? On ne saura jamais.
Voyant tout ce saccage, Robert et M. Jordan décident de rester sur place. Il faut donc aménager la cave pour pouvoir y dormir. Sont déplacées les grosses malles blanches et quelques affaires à nous que nous transportons dans la cave non voûtée de M. Jordan. Ceci fait, nous remontons à Morbieux pour chercher nos maigres bagages et retrouver nos parents. Papa refuse de quitter Morbieux. Pourquoi? Est ce un pressentiment? Alors seuls Robert et M. Jordan coucheront chez nous dans la cave.

Jeudi 28 septembre : Au matin, l'attitude de papa nous surprend. Lui, toujours aussi matinal se lève le dernier. Il réclame son rasoir dont d'habitude il ne se sert qu'en fin de semaine, veut absolument changer de linge. Pourquoi ce comportement bizarre? Un présage? Nous ne tarderons hélas pas à comprendre.
Vers 8h30, voici papa enfin prêt à quitter Morbieux. L'accompagnent M. et Mme Jordan, Mme Lecomte, Odette, moi ainsi que René Noel, lequel a proposé aux dames Fleurot de remonter leurs malles, (elles sont leurs seuls biens), vient d'atteler les bœufs à sa voiture. Seule maman reste à Morbieux.
Les Allemands de la colline d'en face, installés chez Paul Remy, surveillent le départ et prédisent : « Bœuf Kaputt ». Nous aurons plus tard l'explication de leur remarque quand nous saurons que sur la route nationale, à l'embranchement du chemin de Morbieux, la pancarte rédigée en allemand indique: « Route libre mais dangereuse ».
Nous voici arrivés à la maison. Au moment où nous allons charger la voiture surviennent les soldats allemands qui, devant chez Jules Valdenaire et pour conduire en brouette des munitions jusqu'à la station électrique, ont réquisitionné, outre Paul Murat, le maire de l'époque, quelques civils. Bœufs et voitures leur paraissent préférables, ils parlent de confier cette corvée à René Noël. Celui-ci, malgré son opposition doit finalement s'exécuter et le voilà parti au Thillot. En cours de route, sans perte humaine heureusement, il est canardé par les Américains en poste à Linqueny.
Revenu dans l'après midi, René, qui doit faire quelques courses au village, demande à papa de charger les malles pendant ce temps. Vers 17h00, il n'est pas revenu, et papa, trouvant un peu longue cette absence, nous conseille de remonter à Morbieux où maman doit s'inquiéter. Sauf Robert et M. Jordan, décidés à dormir ici, toutes les personnes qui le matin sont descendues avec papa, reprennent avant lui, la montée du retour.
La fin de l'après midi approche, le bœuf s'impatiente. Bien que cette brave bête, qui connaît le chemin de l'étable puisse partir seul, papa dit à Robert; « Je remonte doucement avec le bœuf, René nous rattrapera ». Les voilà partis. Albert Maurice, voyant passer l'attelage, propose à papa de l'accompagner, puis, s'apercevant en route qu'il avait oublié une lampe à pétrole réclamée par sa maman, réfugiée chez Paul Maurice, il fait demi-tour. Papa continue donc seul, mais arrivé à la ferme d'Olympe Noël, il trouve la route barrée par un arbre. Olympe l'aide à contourner l'arbre en passant dans le pré. A la croix des Planesses, un peu plus haut, la situation se complique. Effrayé par les obus qui tombent autour d'eux, le bœuf stoppe quelques instants, puis reprend sa route, malheureusement suivi de papa. A ce moment, à un mètre d'eux, sur la gauche du chemin, éclate un troisième obus qui atteint papa et le bœuf.
De leur maison, à deux cents mètres de là, les fils Trommenschlager voient l'affreuse scène. Un éclat d'obus, d'une vingtaine de centimètres, brise la colonne vertébrale de papa qui s'effondre. Dès le calme un peu revenu, ces jeunes viennent le relever, mais il est trop tard. Papa nous a quittés.
On peut penser que depuis leur observatoire situé au Linqueny, montagne qui fait face à Morbieux, les Américains voyant passer papa avec ses malles recouvertes de tissu blanc l'ont pris pour un convoyeur allemand.
Quant à nous, qui, de la maison Noël, regardions tomber les obus, nous ne pensions guère qu'ils puissent être destinés à papa. Nous rentrons à l'abri.
Un court moment plus tard, nous voyons arriver Armand Trommenschlager, visage pâle et décomposé. Il nous annonce la triste nouvelle.

Aussitôt, maman voulant descendre voir papa, nous nous préparons à l'accompagner. Mais arrivées chez Olympe Galmiche, nous trouvons Mère Emilie, une religieuse d'Ile St Denis, réfugiée dans le hangar avec ses petits colons. Cette dernière vient à notre rencontre et nous dissuade d'aller plus loin puisque, dit-elle, ça ne sert à rien.
Bien tristes et déçues, nous remontons chez René Noël. Papa, ramené sans doute par un voisin, je ne sais plus lequel, est mis en bière dans la « chambre devant » (comme on dit dans les fermes). La triste nouvelle s'étant répandue dans la colline, quel remue-ménage! Les gens vont et viennent, tenant à bénir le corps de papa.
René Noël, lui, doit s'occuper de débiter le bœuf et certains viennent acheter de la viande. Marie Maurice, réfugiée chez Paul Maurice (dit Dubo), un peu plus haut, nous accompagne durant ces durs et difficiles moments. D'ailleurs le soir même, l'heure du couvre feu étant dépassé, Marie, remontant le pré de chez Paul Dubo, a été copieusement arrosée par des tirs allemands.
Étranges circonstances que celles de la mort de papa. A quelque chose près, nous devions être tous ensemble avec lui, soit six ou sept personnes, sur la route de Morbieux....

Vendredi 29 septembre au soir: Il faut penser à l'enterrement de papa. Pour le cercueil, le menuisier André Hans, prépare une simple et modeste caisse en sapin. Ce vendredi, en fin d'après midi, le cercueil posé sur une charrette à bras, que tirent quatre hommes, descend vers le village, précédé d'Albert Maurice, portant un grand bâton dont l'extrémité est garnie d'une toile blanche.
Les quatre porteurs sont je crois, Ernest Lambert, un ancien voiturier appelé « Le bon curé », René Noël et Albert Creusot (dit Fayette). Suivent Robert et M. Jordan. En raison du danger, l'abbé Thiébaut a déconseillé que maman, Odette et moi, suivions aussi le convoi. Malgré notre chagrin, nous ne pouvons donc pas accompagner papa qui rejoint le cimetière, sans même un arrêt à l'église. Papa fut la première victime civile de Ramonchamp, et le seul enterré au cimetière, les autres l'ayant été dans leur jardin car c'était trop dangereux.

Dimanche 1er octobre: Ces tristes journées passées, maman ne désire plus séjourner à Morbieux, où finalement, nous ne sommes pas plus en sécurité qu'ailleurs. Nous redescendons tous les quatre à la maison, Tante Marie, Mr. et Mme Jourdan nous accompagnant.
Dans la journée, nous nous déplaçons dans la maison où nous trouvons à nous occuper. Nous récoltons aussi nos légumes. Le soir, le souper terminé, nous descendons dormir à la cave, aménagée depuis le 28 septembre. J'y ai très peur, il m'arrive même d'y dormir entre M. et Mme Jordan.
Les jours, qui, pour nous surtout, s'écoulent bien tristement, seraient calmes si les Allemands ne commençaient pas à s'agiter.

Du 7 au 8 octobre : Le 07 octobre vers 16 heures, nous entendons le roulement des chars Sherman du 2ème Cuirassiers qui avancent sur la route nationale; Le Jourdan et le Duguesclin se suivent. Debouts dans leur tourelle, les soldats nous saluent gaiement. Nous tentons de les avertir que les Allemands sont toujours tout près, (dans la cave de Pierre Humbert), mais le bruit ne leur permet pas de nous entendre. A hauteur de la boucherie Heitzler, un soldat descend du Jourdan pour se renseigner. A ce moment, les Allemands postés en face, chez Besson tirent à bout portant au bazooka sur le char qui ne résiste pas. Un deuxième soldat, quoique blessé au pied, peut sauter du char, tandis que le troisième que je vois sautiller derrière le char, traverse la route et tente de se réfugier à la maison Hans (dit Tantet). Nous apprendrons par la suite que ce malheureux a les deux jambes coupées. Quant à Yvan Fréchin, un jeune Ramoncenais qui, malencontreusement se trouve là, un éclat lui vaudra, hélas la perte de son œil gauche. Un troisième char, le Jeanne D'Arc (nous ne l'avons pas vu) aurait, selon un de ses occupants, doublé le Jourdan déjà atteint. Le Duguesclin et ce troisième char vont en reconnaissance jusque chez Jodock Fetz. Là le Duguesclin s'arrête et ses occupants acceptent, des hôtes de la maison, des biscuits et du café.
Le troisième char, voulant se retourner près de chez Marcel Montémont, s'embourbe dans un pré.
Revenons aux occupants du Jourdan.
Apprenant que les Allemands occupent encore de nombreuses caves, les deux jeunes qui ont pu quitter le char, rebroussant chemin vers chez nous, laissent, bien malgré eux dans le char explosé, deux de leurs camarades qui ne peuvent s'en échapper. Le plus atteint, sautillant sur un pied et s'agrippant au cou de son camarade, fait signe à Robert de venir l'aider. Le trio longe les murs et descend dans notre cave. A peine arrivé, le soldat en sanglots s'affale sur un de nos matelas. Je lui demande si ses larmes sont causées par la douleur dues à ses blessures. « Non, dit-il, je pleure mes copains restés dans le char et pour lesquels nous avons été impuissants. Depuis la Tunisie, nous avions fait toutes les campagnes ensemble ».
L'autre soldat lui promet qu'à la nuit tombée, il viendra, en compagnie des Tabors pour le rechercher. Il ajoute aussi que si le lendemain, les Allemands refusent de partir, ils feront sauter les caves. Une promesse qui ne nous réjouit guère.
Un peu plus avant dans la soirée, nous voyons le Duguesclin descendre la nationale, en direction de Remiremont, remorquant le Jourdan détruit et suivi d'une vingtaine de prisonniers allemands, mains en l'air et allant d'un bon pas, en colonnes par trois.

Nous dormons donc tous à la cave. Dans la nuit du 7 au 8, vers une heure du matin, une soudaine et violente explosion nous réveille. Le pont St Remy a sauté. Tout le centre du village est très endommagé; toits soufflés, fenêtres arrachées, murs troués. Peu de maisons ont échappé au désastre.
Ce pont St Remy enjambe La Moselle au centre du village, il connaît la destruction pour la deuxième fois en peu de temps puisque lors de la débâcle de 40, les troupes françaises l'avaient fait disparaître.
La réfection de cet ouvrage, entreprise sous l'occupation avait du reste, fourni du travail à des jeunes, leur permettant d'échapper au STO. Le pont refait était miné depuis plusieurs semaines, les caisses d'explosifs avaient simplement été posées de chaque côté, sur les trottoirs; 700 kilos de cheddite. On comprend l'importance des dégâts causés aux habitations voisines, par le souffle de l'explosion.

Du 8 au 10 octobre : L'explosion passée, nous redormons peu, tenus éveillés par la peur et l'idée de ce désastre. Ce jour, vers onze heures trente/midi, au moment où nous sommes à table, à la cuisine, réapparaissent les chars français. Les obus tombaient autour de la maison. Ma tante Marie qui revenait du jardin afin de nous rejoindre pour manger est blessée légèrement au dessus de la tête par un éclat d'obus. Heureusement qu'elle n'était pas grande! L'éclat lui a frôlé et arraché une partie de sa chevelure. Si elle avait été plus grande .... .
Effrayés, nous abandonnons nos assiettes et couverts pour rejoindre la cave au plus vite. Les obus, tirés devant chez nous en direction du Thillot, nous donnent l'impression que la maison va exploser.
Tous ensemble, nous crions: « Français, Civils! », mais le bruit couvre nos voix. Heureusement, quelques minutes d'accalmie nous permettent de nous faire comprendre. Les soldats entendent. Mitraillettes aux poings et l'air grave, ils nous rejoignent à la cave dont ils font le tour en nous dévisageant tous. Quelle peur!
Puis voyant qu'ils ont affaire à des civils, ils baissent leurs fusils, nous revoilà rassurés. C'est la contre-attaque, les obus éclatent de partout et vers quatorze heures, l'un de ces dangereux projectiles atteint la maison Jordan qui prend feu. Espérant avoir raison des flammes, Mr Jordan monte sur le toit. Se manifeste bientôt une belle solidarité des FFI, Monsieur Ramseyer en tête, des soldats, des voisins et nous tous, en file indienne, faisant passer en traversant la route, des seaux remplis d'eau à la cuisine. Je crois avoir pompé le contenu d'une centaine de récipients que nous faisons parvenir à M. Jordan.
Mais au moment où le feu semble maîtrisé se déclenche une nouvelle contre-attaque, allemande cette fois ci, et déçus, nous devons tout abandonner pour rejoindre la cave. M. Jordan voudrait rester mais un chef lui intime l'ordre de descendre et de nous rejoindre à l'abri.
Dans la soirée, l'incendie reprend et la maison brûle, comme malheureusement, ont brûlé aussi ce jour les maisons Rollot, Gaspard, Groseille etc.

La contre attaque se prolonge et arrose d'obus le tour de la maison. Sur la route, face à la porte d'entrée, dans l'encoignure de laquelle s'est réfugié un soldat, un projectile éclate. Le militaire est gravement blessé et aussitôt transporté à la cave. Des éclats lui ont transpercé le bras et le côté gauche. Un de ses camarades, son chef, lui a découpé ses vêtements et tente de panser ses plaies. Comprenant la gravité de ses blessures, il se penche vers lui et lui répète avec douceur « Galtier, m'entends-tu, ». « Oui, un peu » lui répond le blessé. Le chef insiste avec gentillesse; « Pense à ta femme et à tes enfants et au grand voyage que tu vas faire ». Mais hélas le malheureux Galtier décède peu de temps après.
Nous sommes une vingtaine à la cave, FFI, soldats, civils, tous bouleversés, beaucoup pleurent.
Je pense qu'aucun de ceux qui ont vécu ce triste moment ne peut, malgré les années, en oublier les douloureux détails.
Le soldat Galtier, inhumé d'abord au cimetière militaire du Bennevise sera ensuite transféré à Rougemont le château, près de Villersexel.

Un officier vient nous conseiller de quitter le quartier qui est repéré par l'ennemi et où, selon lui le combat peut reprendre et durer. A nouveau, munis de quelques paquets, des valises un vélo, nous voilà encore une fois sur les routes. Jusqu'à la maison Brust, à terrain découvert, il nous faut presque ramper, puis, à hauteur de l'étang Mangin, la côte qui conduit chez Marie Maurice est minée. Imaginez le convoi, enjambant les obstacles, ce qui est d'une difficulté très angoissante.
En compagnie de M. et Mme Jordan, ainsi que d'Yvan Frechin, blessé à l'œil, nous nous arrêtons à la ferme de Mathilde Maurice qui veut bien nous héberger et d'où nous pouvons voir notre maison. Nous couchons dans le réduit destiné aux cochons, heureusement fraichement refait. Avec l'épaisseur du foin et quelques couvertures, nous y avons bien chaud.
Dès le lendemain, Yvan est dirigé vers un hôpital militaire. Notre vie s'organise à tour de rôle, et passant par Remanvillers, les hommes vont acheter du pain à la boulangerie Petitgenet. Les femmes, elles, participent aux travaux domestiques, ménage, cuisine, récoltes... . Quant à moi, je suis guère candidate à cette dernière occupation. Depuis le décès de papa, le seul bruit des obus passant au dessus de la maison m'effraye. Lorsque Marie m'invite à regarder éclater les obus tombant près de la ferme de Thérèse Lambert, en face, je baisse la tête instinctivement, bien que le sifflement m'indique qu'ils ne sont pas pour nous.
Il arrive souvent que dans la journée, nous montons sur la butte, de l'autre côté du chemin et qu'avec ses jumelles, Marie, pour nous informer, regarde longuement ce qui se passe chez nous et dans le voisinage. Mais un matin, des soldats français, cantonnés chez Henri Lambert, l'ancien maire arrivent à la ferme dans le but d'arrêter Marie. De leur cantonnement, ils nous observent eux aussi et prennent Marie pour une espionne. Pour se défendre, et suivie de Bébert, son frère, Marie emmène les soldats sur la butte et leur explique la raison de sa curiosité munie de ses jumelles. Les militaires admettent qu'avec cet instrument d'amateur, elle ne peut pas, comme ils l'avaient cru initialement, envoyer des signaux à l'ennemi, mais simplement repérer notre maison. Ouf!
« N'y retournez plus » Disent-ils en partant. La recommandation est de trop car nous avons eu très peur pour Marie. Comme elle l'avait déjà fait au décès de papa, elle venait encore d'encourir des risques pour nous être utile. Merci Marie.

Dimanche 15 octobre: Aujourd'hui, Robert doit aller chercher le pain, c'est son tour. Or, à notre réveil un peu tardif, nous sommes surpris de reconnaître sa voix dans la maison. Nous apprenons avec douleur, personne n'a osé nous prévenir, que notre maison et la scierie achèvent de brûler. La nuit, nous dit-on, a été agitée. Qui saura l'origine de cet incendie? L'automitrailleuse, la chenille, les munitions entreposées dans la grange, l'objet d'une bagarre, un obus, un soldat endormi dans le foin, cigarette allumée à la bouche et qui, selon les voisins se serait sauvé telle une flèche jusque chez Hans (dit Tantet)? Quelle que soit la cause, nous sommes atterrés par cet incendie et ses conséquences.
En raison de l'importance du fourrage engrangé, la maison se consume pendant une dizaine de jours. Seule petite consolation, la cave, pleine de tant d'objets utiles et de valeur, protégée par cette lourde porte en fer, n'a pas brûlé.
Papa décédé, la maison et la scierie brûlées, nous n'avons plus de raison de rester là. Les soldats cantonnés chez René Noël et qui font la navette jusqu'à Ferdrupt, viennent nous chercher. Tante Marie ayant rejoint sa famille à Cleurie, notre jeune chauffeur nous emmène chez nos bons amis, Alphonse Durand à Rupt Sur Moselle.

Chaque jour, à bicyclette, Robert se rend à Ramonchamp et s'assure que la cave est toujours intacte. Mais un matin de fin octobre, s'étant arrêté à la scierie Colle à Ferdrupt, il apprend que la cave brûle, elle aussi. Quelqu'un aurait-il voulu y pénétrer? Un appel d'air? Robert, désolé, comme on l'imagine, se hâte de chercher, au local des pompiers la grosse pompe à incendie. Perçant un gros trou au milieu de la cave, il arrose autant qu'il peut, mais c'est trop tard. Tout a brûlé. Notre ultime espoir vient de partir en fumée, dernier acte, espérons nous, d'une tragédie commencée le 28 septembre.
Ce même jour, deux chasseurs bombardiers survolent Ramonchamp, lestés chacun de deux bombes de 200 Kg, destinées au tissage de l'Etat, dont la cheminée est soupçonnée de servir d'observatoire. Par erreur, c'est la filature qui est visée, sans être atteinte heureusement. Une bombe atterrit derrière l'église.
Au retour de Robert, puisque notre « chez nous » a totalement disparu et que maman ne veut pas abuser de la généreuse hospitalité de nos amis, nous décidons de rejoindre Tante Marie à Cleurie, chez Tante Joséphine qui nous y attend.

En route donc. Le pont St André étant détruit lui aussi, nous devons traverser la Moselotte à pied sec à quelques encablures de chez Germaine Beretta.

Fin octobre : Notre séjour à St Amé ne dure qu'une quinzaine de jours, car, bien que Ramonchamp ne soit toujours pas libéré, nous cherchons à nous en rapprocher. Au retour, passant par Vecoux, nous sommes invités chez des amis, les parents de Michel Grandemange, où nous demeurons quelques jours. Mais ne voulant les importuner plus longtemps, nous nous mettons à la recherche d'un petit appartement, que nous trouvons à Maxonchamp propriété de l'usine Mourot, où est concierge Ernest Colle, un petit cousin à papa. De temps en temps, Robert va chercher des nouvelles à Ramonchamp.

Le dimanche 26 novembre : Robert se rend à Ramonchamp et, ô surprise, en arrivant, il entend les cloches sonner en volée. C'est enfin la libération. Quelle animation et quelle liesse dans le pays...!. A son retour, nous apprenons donc, avec satisfaction, mais sans joie bruyante, que la guerre est terminée pour nous et que nous pourrons retrouver Ramonchamp. Que de changement nous y attendent ! L'absence de papa, plus d'abri, plus de meuble. Une dernière fois, la septième je crois, nous reprenons sacs, valises, vélo etc, et, en route pour l'Etraye où il reste, heureusement, la maison voisine, qui nous appartient et où, courant décembre, après quelques arrangements avec les locataires, nous sommes heureux de nous installer dans un petit appartement sommairement meublé, l'aménagement se complétant par la suite de quelques meubles réservés au sinistrés , et que distribue l'abbé Thiébaut.





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