LE MENIL - SOUVENIRS DE JEAN FRECHIN

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LE MENIL - SOUVENIRS DE JEAN FRECHIN

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 15:30

Je suis né au Ménil et y ai passé toute ma jeunesse.
En 1939-1940, on entendait bien les adultes parler de la guerre mais je n'en ai pris vraiment conscience que le jour où j'ai entendu l'artillerie qui tirait sur deux ou trois avions qui survolaient le Ménil et allaient vers le Nord.
Ne me demandez pas qui tirait sur qui, je serais bien incapable de vous le dire. Mais je dois dire que cet événement m'a impressionné, ça nous a plongé dans la réalité de la guerre.

Le Ménil avait peut être la chance d'être à l'écart des grands axes, et le Pont Charreau à l'écart du Ménil. De ce fait je n'ai pas, ou plus, d'autres souvenirs marquants liés à la guerre, jusqu'au jour où le patron du tissage m'a désigné pour aller travailler en Allemagne. Mes cousins, Pierrot et René Fréchin qui avaient mon âge étaient désignés également.

A cette époque là, mon cousin René et moi étions ouvriers textiles au tissage Schoendorff, au Pont Charreau. Pour ma part j'habitais dans une ferme juste au dessus de cette usine.
Théoriquement, notre départ était un geste de solidarité vis à vis de ceux qui se trouvaient déjà en Allemagne. Il était prévu que nous allions là bas pour permettre aux prisonniers de revenir en France et un jour viendrait où une nouvelle rafle assurerait notre relève. En tout cas, c'était dans l'esprit là qu'on partait, par solidarité nationale en somme. Des échanges de ce type avaient eu lieu précédemment et paraît-il que ça fonctionnait bien.

J'étais pour ma part l'ainé d'une famille de 9 enfants. Je travaillais à l'usine depuis l'âge de 14 ans. Lorsque j'ai été requis, j'avais 19 ans. Je n'avais pour ainsi dire jamais quitté mon village.
Il n'était pas question de refuser. Je ne pouvais pas laisser partir mon père à ma place, lequel ne pouvait laisser ma mère et mes frères et sœurs seuls.

Au mois de février 1943 je me suis donc retrouvé dans un train et direction l'Allemagne.
Le terminus du train a été la ville de Kassel, au centre de l'Allemagne et de là nous avons été répartis dans diverses entreprises aux alentours.
Notre camp se trouvait à 20 kilomètres au Sud Est de Kassel, à Essisch Lichtetnau exactement. C'était un petit village.
Le camp était composé de huit baraquements en bois. Chaque baraque comprenait une dizaine de chambres et chaque chambre une dizaine de bonshommes.

Dans ce camp, j'ai retrouvé René, mon cousin, et Pierrot Fréchin, l'autre cousin. Nous étions tous les trois de la classe 44 et tous les trois du Ménil.
Toutes les nationalités étaient mélangées. C'était amusant, ça nous permettait d'être confrontés à d'autres cultures.
Au camps nous étions connus sous un numéro, moi je m'appelais “einundzwanzig” ( n° 21 en allemand - Ndr ).

L'erreur que j'ai faite est de n'avoir pas, ou si peu appris l'allemand. Il faut dire que ce n'était guerre possible parce que c'était très mal vu par les Français. Je me souviens que je me cachais et j'apprenais quelques mots avec un dictionnaire.

Pour ma part, à Essisch Lichtetnau, je me suis retrouvé ouvrier textile dans un tissage. J'étais tisserand et m'occupais de deux métiers à tisser. Nous faisions les 3/8.
Habituellement nous ne faisions que huit heures de travail par jour mais il arrivait que l'Allemand qui s'occupait de nous nous demande de sauter une équipe. Par exemple nous terminions l'équipe du soir et il nous demandait de recommencer dans l'équipe du matin.
Si on lui disait que ça ne nous faisait pas beaucoup de sommeil, il nous répondait: « Vous dormir rapide !».

A part ça nous n'étions pas à plaindre. Des ouvriers civils nous faisaient notre popotte, les conditions de vie au camp étaient correctes, même si quelquefois nous trouvions des crottes de souris dans notre soupe.

Nous avions un laissez passer et étions libres d'aller où on voulait en Allemagne, mais tout de même à une certaine distance.
Nous étions payés directement en Deutsch Marks. Comme je ne sortais pas je ne dépensais quasiment rien, j'envoyais alors mon salaire à mes parents.

Il fallait faire son travail, tout simplement, ceux qui ont tenté de se révolter ou de faire des actes de sabotage ont compris leur douleur. Ils ont été extraits du camp et on ne sait pas ce qu'ils sont devenus.
Il ne fallait pas être trop souvent malade, c'était mal vu. D'ailleurs quelle que soit la maladie, on avait toujours droit au même cachet. Ça devait être un cachet miracle.

En cours de séjour, nous avions théoriquement droit à des permissions mais comme les premiers qui partaient ne revenaient jamais, les permissions des autres étaient pour mémoire.

J'envoyais une lettre par semaine à mes parents, en contrepartie ma mère m'envoyait des colis régulièrement.
Elle mettait à chaque fois la somme équivalente à l'affranchissement, dans le tronc de Saint Antoine, à l'église, pour protéger mon colis.
C'est la foi qui sauve et tous mes colis me sont arrivés en bon état, sauf le dernier.
Mon père quant à lui me mettait du lapin dans des boîtes de conserve qu'il fermait lui même, comme ça en mangeant ce lapin, je gardais un lien avec le Ménil.

Depuis notre camp, nous entendions les bombardements sur Kassel, heureusement que nous étions séparés de cette ville d'une vingtaine de kilomètres.

Un beau jour de 1945 les usines ont arrêté de fonctionner et nous avons été abandonnés là à attendre notre libération. Les Américains ont investi le camp Herzog qui ne se trouvait pas très loin du nôtre.

En attendant, de notre côté, nous nous débrouillions comme on pouvait. On ne travaillait plus et une partie de notre activité consistait à trouver de la nourriture.
Il y avait de bons braconniers et ça nous a permis de manger pas mal de gibier. Un jour c'était du cerf, un jour du cheval, un autre jour des truites.

Cette affaire a duré deux mois environ et nous avons été rapatriés par train. Nous sommes arrivés à Arras dans le nord où nous avons été soumis à toutes sortes d'interrogatoires. Peut être cherchait-on les collabos, je ne sais pas.

Je suis revenu le 02 juin 1945, ce qui fait que j'avais passé 28 mois en Allemagne sans revenir.
J'ai eu un coup au cœur lorsqu'à Remiremont, j'ai reconnu par les vitres du train les montagnes de la vallée de la Haute Moselle.
Seulement à ce moment là, j'ai eu la certitude d'être revenu en France.

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