LE MENIL - SOUVENIRS DES SOEURS JEUNE - THERESE - ANDREE ET MARIE

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

LE MENIL - SOUVENIRS DES SOEURS JEUNE - THERESE - ANDREE ET MARIE

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 15:47

Souvenirs de Thérèse Jeune veuve Lucien Wintzer, précisés par ses sœurs Andrée épouse Louis Valdenaire et Marie veuve Pierre Pernel




Thérèse : Pendant la guerre, nous demeurions dans une ferme aux Malcôtes, au dessus du Col des Fenesses au Ménil. Nous étions six enfants à vivre là avec nos parents. En 1940 j'avais 15 ans. Andrée en avait 12, Maurice avait 8 ans, Marie 7 ans et Léon 05 ans.
Marie : Notre grande sœur, Monique était partie du domicile puisqu'elle était placée, comme bonne, au Haut du Tôt chez Maxime Thiriet.

Thérèse : Je préparais ma communion en 1938 lorsque s'est déroulée la fausse mobilisation. L'abbé Thiébaut nous a fait sortir du catéchisme pour regarder l'armée française qui montait la grande rue au centre du village. Le Curé nous a dit « J'espère que vous ne reverrez plus jamais ça ».
Il avait vécu 14/18 et savait ce que ça voulait dire. Il a d'ailleurs été tellement choqué par cela qu'il en est mort quelques semaines plus tard.
Cette situation m'a tout de même servi puisque lorsque j'ai passé mon certificat d'études, j'ai eu la question suivante: une armée passe, racontez. Comme j'ai toujours eu du mal d'inventer quoi que ce soit, ce souvenir-là m'a grandement aidé.

Un jour de mai 1940, ma mère descendait à la messe anniversaire de « Jujule le p'tit prussien » (Jules Wintzer - Ndr), avec « Jeanne Bibàh » (Jeanne Cunat - Ndr). Lorsqu'elles sont arrivées au Pont Charreau, elles ont appris que tous les hommes étaient partis et qu'il n'y avait plus de messe. C'était le début de la débâcle, soit disant que c'était les Allemands ou la cinquième colonne qui avaient organisé cela.
Maman est revenue à la maison et a annoncé cela à papa. Tous les hommes de la génération de notre père ont été abasourdis, ils avaient l'impression de s'être battus en 14 pour rien.
Comme nous habitions dans les écarts, la nouvelle n'était pas encore arrivée jusqu'à nous.
Papa a décidé d'aller aux renseignements auprès de « Désiré Jean Thiébaut » (Désiré Frechin -Ndr), un de ses bons copains, lequel avait sept ou huit enfants et n'était donc plus mobilisable. Nous commencions à ressentir la crainte mais papa est revenu assez rapidement et nous a confirmé qu'il resterait à la maison.

Tous les hommes ayant fui, mon père était allé chercher toutes les femmes des Fenesses pour qu'elles ne restent pas seules chez elles avec leurs gosses. En effet on pouvait penser qu'une bataille s'engagerait pour garder le col des Fenesses. Suite à cela, Hélène Clément la « femme Camille Odile » ( Camille Louis - Ndr) avec ses enfants, dont « Mimi » qui avait elle-même des petits en bas âge, la femme Jujules ( Jules Wintzer -Ndr) sont donc venues chez nous et s'abritaient dans nos caves.

Andrée : A la débâcle de l'armée Française, nous avons donné des habits civils à un soldat originaire de Paris qui refusait de se rendre. Il est reparti dans la région parisienne en nous laissant ses habits militaires.

Thérèse : Fin juin1940, deux soldats français se trouvaient à la maison lorsque j'ai vu arriver mes premiers Allemands . Ils parlaient un français impeccable. Un d'entre eux avait séjourné deux ans à Orléans. Les deux soldats français ont été faits prisonniers, ainsi qu'un troisième, un Alsacien qui était désorienté et qui voulait rejoindre le Pré Hariant. Je me souviens qu'à ce moment-là un avion est passé et a tiré sur la maison. Il n'y a pas eu de blessé.

Ces deux soldats français nous avaient signalé que deux autres soldats francais avaient été tués à l'orée d'un bois un peu plus bas. Ils nous avaient demandé s'il nous était possible d'aller les enterrer. (Selon Nicolas Wintzer, il s'agissait de l'aumonier Roger BRÉCHARD, (de Busséol - Puy de Dôme et du soldat Fernand BREGHEON, de Luzillat -Puy de Dôme. Ils étaient affectés au 613 ème Régiment de Pionniers.-Ndr)
Les corps des soldats se trouvaient plus bas que ce qu'on pensait, en fait ils avaient été tués près de chez « Taille » (Joseph François, actuellement Julien Colle - Ndr), où nous avons remarqué que des Allemands creusaient deux tombes. Une petite stèle avec une croix précise toujours l'emplacement que j'allais fleurir tous les ans au Vendredi Saint. Sur la stèle était fixé un morceau de bois en forme de cœur qui portait des inscriptions que j'ai oubliées.
Les corps ont été exhumés pendant la guerre, mais leurs noms ne figurent sur aucun monument du secteur.


Après cet épisode mouvementé les choses se sont calmées, puis petit à petit, avec la diminution des denrées alimentaires, les gens de la vallée, principalement de Travexin, ont commencé à venir s'approvisionner dans les fermes. Puis ce fut de manière de plus en plus régulière à tel point que les fromages n'avaient même plus le temps de descendre à la cave. On venait pour quémander des pommes de terre « Ro qu'ine ti kilo », (Traduction : rien qu'un petit kilo - Ndr), nous disaient-ils. Souvent ils repartaient avec moins de patates qu'ils avaient de bouches à nourrir. D'autres exagéraient et venaient chercher des patates pour nourrir leur cochon, dès que ça se savait, nous ne les servions plus, la priorité était donnée aux hommes, évidemment.
La population a traversé des moments très difficiles, je me souviens d'une petite vieille qui était venue jusque chez nous avec une grande hotte attachée au dos pour n'emporter finalement au retour qu'un petit paquet de choucroute. Probablement n'avait elle plus rien d'autre pour transporter ses vivres.

Le 05 février 1944 au soir, c'était la veille de la fête du village, il y avait 80 centimètres de neige. Nous nous trouvions tous ensemble à la cuisine, nous jouions aux cartes avec un cousin. Un avion est passé à très basse altitude et immédiatement après nous avons entendu une énorme explosion.

Le lendemain après midi, il me semble que ce sont « Bébert Coucou, Pierre de Berthe et Coco » (Albert Chevrier, Pierre Chevrier et Charles Louis - Ndr) qui sont passés à la maison pour nous demander une schlitte. Ils voulaient convoyer deux blessés de l'avion qui s'était crashé dans la nuit vers la cote 1008, au dessus des Malcôtes. Les deux rescapés étaient parvenus à trouver refuge, malgré le froid et la nuit dans le chalet du Rupt de la Sausse.
Je me souviens que je venais de terminer de refaire mon matelas, il était tout propre lorsque je l'ai prêté avec une couverture pour servir de couche aux blessés. J'ai retrouvé par la suite mon matelas dans un triste état, il m'a fallu le refaire à nouveau.

Le 06 au soir, tout ce monde-là s'est retrouvé chez nous, mais il y avait avec eux, les Allemands et les gendarmes français. Je me souviens qu'on leur a payé de l'ersatz de café, c'était tout ce qui nous restait. On a donné de la saccharine aux gendarmes et aux Boches, les Anglais ont eu droit à un morceau de sucre.
Trois hommes d'équipage étaient morts dans l'accident d'avion, je vais d'ailleurs régulièrement sur leur tombe lorsque je vais à Cornimont. Deux autres aviateurs ont réussi à se réfugier sur Travexin.

Andrée: Ces deux autres aviateurs s'étaient réfugiés à la sacristie de l'église de Travexin. Ils ont été trouvés par l'abbé qui allait dire sa messe et qui avait eu du mal à ouvrir la porte derrière laquelle ils s'étaient blottis.

Thérèse: Vers le 05 ou 06 juin, le Capitaine Blaise, le chef du maquis de la Piquante Pierre, est venu trouver refuge avec sa femme, Angèle, sa fille, Gisèle et Martial et Savinien ses deux fils, dans une autre ferme des Malcôtes , chez “Colas Pierre” comme on disait, une ferme située en dessous de chez nous qui n'était pas habitée. Jusque là ils étaient réfugiés chez Léon Géhin, un de nos cousins qui restait aux Malcôtes de Ventron, dont la femme, Jeanne Perrot, était la sœur de la femme à Louis Blaise.

Marie : Chez Colas Pierre était une ferme qui n’était habitée que l'hiver par les « Bibâh » (Famille Cunat Godel - Ndr) du Pré Hariant. L'été, ils remontaient vivre au Pré Hariant avec leurs bêtes. Je me souviens du jour-là, je remontais de l'école. Je passe devant chez Colas Pierre et je vois un homme qui s'enfuit. Je remonte vite fait chez nous et je dis à mes parents « J'ai vu un terroriste ». Mes parents m'ont expliqué que c'était les « Louis Blaise » mais que surtout il ne fallait que je dise rien, même pas à mes frères et sœurs.

Thérèse : Aux Malcôtes, c'était moi qui m'occupais de cette famille. Je leur ramenais leur ravitaillement. Tous les soirs je leur portais du lait. J'avais leur carte d'alimentation jusqu'au jour où le gérant de la coopérative de Travexin a récupéré ces cartes d'alimentation parce qu'elles étaient trop compromettantes pour moi.

Je ne vous dirai pas ce que je pense du maquis, et il me le rendait bien.
Un jour je me souviens que j'étais allée faire des commissions au village. J'y ai vu des maquisards qui m'ont regardée d'un air soupçonneux. En effet notre nom figurait en neuvième position sur la liste des collaborateurs du Ménil qui était placardée sur un tableau installé entre la cure et la coopérative. Au début des réquisitions, le maire du village avait demandé à papa s'il n était pas possible de donner un peu de cuivre à l'occupant pour qu'il nous laisse tranquilles. Papa, comme d'autres, avait donné deux trois bricoles en cuivre, et je pense que ça a suffi pour qu'on passe pour des collabos alors qu’il n’en était rien.
En remontant chez nous, je suis allée trouver le capitaine Blaise, je lui ai dit ce que j'avais ressenti. Il m'a répondu simplement « Ne t'inquiète pas, s'ils te soupçonnent, ils ne viendront pas nous chercher ici. »

Vers la mi-juillet je crois, nous avons vu des cars qui déchargeaient des Allemands, près de chez Louis Colle. Ils se sont mis en file indienne et sont montés le chemin en direction de chez nous. Nous avons pensé qu'ils venaient pour chercher la famille Blaise. Je suis allée les prévenir. Marthe Chevrier arrivait en même temps que moi et pour la même raison.
Nous avions un mot de passe pour aller voir les “Louis Blaise”, on devait dire “ Pas peur, pas méchant”. Celui qui ne disait pas ça ne pouvait pas entrer.
Suite à cette alerte, Louis Blaise et son fils Savinien sont partis par le Pré Hariant à Ventron pour se réfugier chez un maquisard de leur connaissance, un boulanger, je crois.
Les femmes sont parties de leur côté pour se rendre chez Léon Géhin aux Malcôtes de Ventron. Arrivées à la lisière du bois, elles sont tombées sur des Allemands qui mangeaient des cerises. Un des Allemands a dit: « Ho dis la belle fille, si seulement elle venait manger des cerises avec nous! ». Comme Gisèle, la fille du Capitaine Blaise parlait allemand, elle avait compris. Elle était secrétaire dans des bureaux à Epinal et faisait de l'espionnage pour le maquis. C'était une belle fille.

Quelques heures après leur fuite, nous avons vu deux hommes, dans le pré au dessus de chez “Colas Pierre”, qui se dirigeaient vers chez nous. C'était un aumônier et un chef allemands. Ils sont venus à la cuisine où se trouvait ma sœur Andrée. A ce moment-là j'étais en train de préparer une lessive et je n'ai pas voulu laisser Andrée seule avec ces hommes-là.
Le chef nous a draguées. Il nous disait : “ Vous devez en voir des gars?” J'ai répondu qu'il était trop vieux pour nous. A ce moment là, trois autres Allemands sont entrés. Le chef nous a demandé si les trois là étaient à notre idée. J'ai répondu qu'ils étaient trop moches. Le chef m'a demandé encore ce que je pensais d'un petit Alsacien qui était avec eux. Je lui ai répondu qu'il était trop petit pour moi.
Mon père qui était en train de faucher du regain est revenu à la maison. Il a dû passer devant tous les fusils des soldats qui jalonnaient le chemin. En arrivant à la maison, le chef lui a demandé : « C'est à vous toutes ces femmes? ». Mon père a répondu oui. L'Allemand lui a alors dit: « C'est pas étonnant si vous êtes si maigre ».

Le 14 juillet, le jour de mes 19 ans, j'étais allée chercher en vélo, deux petits cochons chez “Camille Taille” (Camille François - Ndr). Il y avait un cochon pour chez nous et un autre pour chez Léon Géhin. Le même jour, je suis allée porter le cochon chez Léon où se trouvait le gamin de Louis Blaise. J'avais mis le petit cochon dans un sac à patates et je le portais dans le dos. Le gamin à Louis Blaise est venu me tirer les oreilles et à ce moment-là, le petit cochon m'a fait pipi dans le dos. Je me souviendrai toujours de cet anniversaire-là.

Un soir, un Allemand, qui était parent avec la femme d'Albert Grisvard de Travexin, et qui travaillait à la kommandantur de Cornimont est venu prévenir que les Boches allaient venir “ramasser” les Blaise. Comme quoi tous les Allemands n’étaient pas mauvais.

Louis Blaise et son fils aîné Savinien sont partis en longeant la rivière, ils ont gagné le maquis, c'était fin août, à l'époque de la fête de Cornimont. Mme Blaise et ses enfants ont quitté chez Colas Pierre et sont venus se réfugier chez nous.
La veille de ce jour-là, Savinien Blaise m'avait joué un tour, il m'avait envoyé de la farine au nez pour me faire une blague. Le lendemain, j'ai voulu me venger, j'ai laissé mon vélo dans les “Pouaches” (Petites plantations de sapins - Ndr), au fond du pré en voulant que ce soit lui qui aille le rechercher. Manque de chance, lorsque je suis arrivée chez nous, il avait pris le maquis avec son père. Il a donc fallu que je retourne chercher mon vélo.

Thérèse: Pour expliquer la présence de Mme Blaise et ses enfants, qui n'avaient rien de cultivateurs dans leur comportement, nous avons expliqué aux Allemands qu'il s'agissait de la sœur de maman qui habitait Epinal et qui avait dû fuir cette ville à cause « des bombardements des salops d'Américains ». Cette explication a plu aux Allemands qui n'ont pas cherché plus loin. Mme Blaise s'était teint les cheveux de la même couleur que maman.

Andrée: Tous les jours Mme Blaise tirait les cartes pour savoir où se trouvait son mari ou ses proches. Elle m’avait appris à tirer les cartes.

A partir de septembre 1944, nous avons commencé à être arrosés par des pluies d'obus, à tel point que nous n'osions plus aller faner notre regain. C'était en fait les Français qui nous tiraient dessus pour faire fuir l'ennemi qui s'était replié sur tout ce versant-là du Ménil.

Plus tard je me souviens du jour où le maquis du Peut Haut a décroché pour aller se réfugier aux Huttes du Ménil. (Probablement le 09 septembre - Ndr). Les maquisards sont passés chez nous, ils ne sont restés qu'une demi-journée. Papa avait croché des patates toute l'après midi pour leur offrir un repas. Il y avait là “Adri”, (Adrien Vaxelaire -Ndr).

Andrée: Avec Thérèse, nous leur avons monté une lessiveuse de pommes de terre cuites et quelques fromages. Ils se tenaient à l'orée du bois au dessus de chez nous.

Thérèse : Je crois qu'ils ont eu trois pommes de terre chacun et un bout de fromage. Ils étaient cent cinquante. Ils nous ont laissé deux mulets qui devaient être récupérés par des gens des Granges. Les mulets brayaient sans arrêt, ça pouvait nous mettre en porte- à- faux alors je suis allée chez « Louis Bitchon » (Louis Valdenaire - Ndr), aux Granges pour leur dire de venir chercher ces bêtes-là. Tout compte fait, c'est papa et ma sœur Andrée qui sont allés conduire les bêtes, dans la nuit chez Louis Bitchon.

Andrée: Nous sommes partis, « tous deux papa », vers onze heures du soir, en passant par le Dreube. Nous sommes arrivés chez Louis Bitchon vers deux heures du matin.

Thérèse : Les responsables du maquis nous avaient demandé d'aller inspecter les lieux où ils avaient séjourné afin d'ôter toute trace de leur passage. Lors de cette inspection j'avais trouvé une baïonnette que j'ai cachée un peu plus haut dans le bois.

Un jour des Allemands arrivent à la maison pour faire une perquisition. Ils ont trouvé une vieille capote de l'armée de 40 au grenier qui n'était plus bonne à rien puisqu'elle avait été découpée.
Andrée : Maman nous avait déjà fait des pantalons avec cette capote, donc il n'en restait plus grand chose.
Thérèse: Elle n'était plus bonne qu'à faire des patins . Les Boches prétendaient que ça venait d'un parachutage américain. Je leur ai dit que si les Américains n'avaient plus que ça à nous parachuter, ce n'était plus la peine de faire la guerre.
Je me souviens que nous avions récupéré des morceaux de toile de parachute de l'avion anglais qui s'était écrasé à la cote 1008. Ces étoffes-là étant compromettantes, maman et moi avons juste eu le temps de les prendre et de les cacher dans nos soutien-gorges.
Andrée : En fait la toile de parachute était cachée dans un petit placard derrière la porte de la « chambre derrière », c'est le seul endroit qu'ils n'ont pas fouillé. On avait eu une chance extraordinaire. Juste avant d'arriver chez nous, les Allemands étaient passés chez “Georges Séraphin” (Georges Chevrier - Ndr) où ils avaient trouvé des armes. En punition ils avaient brûlé sa maison.

Andrée: Le 06 octobre 44, je me trouvais avec papa, à « La Bouloye », près de la chapelle de la pitié, où nous avions un champ de pommes de terre. Papa a compris que ça devenait dangereux et a donné l'ordre de ramasser ce qu'on pouvait et de revenir à la maison. (Il s'agit de la première attaque alliée sur le Ménil par les paras du 1er RCP - Ndr).

Thérèse : Le Lundi 09 octobre, alors qu'on était en train de ramasser des patates, on voit arriver un grand gaillard, portant trois couvertures piquées sur l'épaule, un sceau, un poêlon et une cafetière d'une main et menant une vache de l'autre main. C'était l'ordonnance d'un officier Allemand qui venait préparer le terrain pour son chef.

Marie : Cette vache-là avait été réquisitionnée chez Séraphin où les Boches en avait tué une autre au passage.

Thérèse : Les Allemands se sont installés chez nous où ils ont formé leur Quartier Général. Nous étions 12 à la maison à ce moment-là. J'ai compris longtemps après que nous leur avions servi d'otages, ou de bouclier humain. En effet notre présence les protégeait des tirs. Nous n'avions plus le droit de sortir de la maison que sous escorte. Je me souviens n'être allée au cabinet qu'une seule fois lors de cette occupation. Les planches de la cabane des toilettes étant disjointes, la présence de la sentinelle nous coupait toute envie. Nous faisions nos besoins à l'écurie, avec les vaches. C'est là aussi que nous mangions et passions les nuits. Au début un soldat montait la garde devant la porte à l’intérieur de l'écurie, jusqu'à ce que papa hausse le ton et lui fasse comprendre qu'ils avaient déjà bien assez du reste de notre ferme et que l'écurie était réservée aux civils.

Andrée : Nous dormions dans la « cratche » (Partie toute en longueur de l’écurie où était déposée la ration journalière des vaches et où elles s’alimentaient librement en tendant le museau – Ndr), tandis qu' Angèle et Gisèle Blaise dormaient sur une paillasse placée sur le réduit à cochon.
Maman avait juste droit d'aller à la cuisine pour cuire une marmite de pommes de terre sur notre cuisinière.
Thérèse : Deux Boches dormaient dans le lit de mes parents, quatre autres dormaient au “poêle” (Autrement dit la salle à manger à l’époque - Ndr), deux agents de liaison, le téléphoniste et l'ordonnance du chef dormaient à la cave. Leur téléphone était relié à Bussang.

Le 12 octobre, les Allemands ont fait une rafle parmi les hommes qui restaient. Ont été concernés entre autres Henri Côme, Bernard Côme, Henri Bitchon, Raymond Bitchon, ( Bitchon = Valdenaire – Ndr) un domestique nommé Somonasi, Mimile Tchàlot, ( Emile Grisvard - Ndr), Raymond et Julien Chervrier . Les Allemands sont passés à la maison et ont prétendu avoir découvert une cache d'armes près de chez nous. En fait ils avaient simplement trouvé la baïonnette que j'avais cachée dans le bois quelques jours plus tôt. Papa et les hommes que je viens de citer ont été embarqués. Il n'y avait plus que des femmes chez nous, et nos deux petits frères.
Maman ne faisait que de pleurer. « C'est la ker, ékal! ékal, c'est la ker!» disait le chef allemand.
Le jour de cette rafle, Paul Louis Brice (Paul Pierrel - Ndr) qui habitait aux Fenesses, chez Michel Godel maintenant, a été tué chez lui dans sa chambre à coucher par une patrouille allemande.

Andrée: C'étaient des Russes blancs que nous avions chez nous, et ils ne s'entendaient pas toujours avec les Allemands. Les hommes qui avaient été raflés sont allés jusqu'à Bussang.

Thérèse : Le soir même, un soldat s'était approché un peu trop de maman. Maman est allée se plaindre aussitôt au chef. Elle a protesté: « Soldat pas correct! Soldat pas correct, moi demain Kommandantur! ».
Ce soir-là ils avaient insisté pour qu'on joue aux cartes avec eux mais on a refusé. Ils ont été très fâchés et se sont saoulés en buvant de l'alcool à brûler. Ils ont fait la java toute la nuit. Ils cassaient tout, ils ont même tiré dans la maison avec leurs armes. Ça a duré assez longtemps puisque, ne pouvant pas dormir, j'ai eu le temps d'égrener trois chapelets. Nous avions condamné la porte avec des meubles pour ne pas qu'ils viennent nous embêter.

Marie : Les Boches avaient trouvé une bonbonne de goutte (eau de vie - Ndr), dans une autre maison plus bas, chez Paul Louis Brice (Paul Pierrel - Ndr).
Andrée : Nous nous étions tous rassemblés dans la chambre au dessus du « poêle ». Nous avions même mis des sommiers et des matelas un peu partout dans l'espoir qu'ils nous protègent des balles.

Thérèse : Le lendemain, dans l'après midi, papa revenait à la maison, avec tous les hommes qui avaient été raflés la veille. A Bussang, les Allemands ne savaient pas quoi en faire, si bien qu'ils les ont renvoyés d'où ils venaient.
A la maison il y a eu une grosse discussion suite à ce qui s'était passé chez nous la nuit précédente. Les hommes sont tous repartis à Bussang, sauf papa, ce qui lui a valu d'être considéré comme un collabo par certains. Les Allemands en poste chez nous avaient dû avoir peur d'une plainte éventuelle à la Kommandantur.
Marie : Il ne fallait pas faire grand chose pour être catalogué de collabo. Le fait d'avoir les Allemands chez soi suffisait sans qu'on cherche plus loin à savoir pourquoi ils étaient là. Après la guerre, nous avons eu des moments difficiles à supporter à cause de cela. D'un côté on subissait les Boches à la maison et de l'autre les critiques de certains habitants qui ne réfléchissaient pas plus loin que le bout de leur nez.

Thérèse : Ils étaient faciles à berner les Boches. Ils ont longtemps monté la garde autour de chez nous sans jamais soupçonner la présence d'une cave qui aurait pu héberger cinquante bonshommes, et ce malgré la présence de larmiers. Je précise que nous avions deux caves, ce qui a pu les induire en erreur.

Marie : Quand ça bombardait, seuls les Boches descendaient à la cave pour s'abriter. Nous nous contentions de l'écurie en espérant que le foin nous protège des projections. Les Boches avaient mis un petit fourneau dans la cave mais sans tuyau extérieur ils étaient rapidement envahis par la fumée. Ils remontaient régulièrement en pleurant et en se frottant les yeux. Nous nous étions bien gardés de leur dire que dans cette cave là il y avait le conduit de cheminée du four à pain.

Thérèse : On avait le droit d'aller à la cave, mais comme les Allemands nous avaient dit « dix soldats, dix marmazelles c'est bien », nous ne risquions pas d'y descendre.

Le 15 octobre, le jour de ma fête, nous avons été arrosés par une quarantaine d'obus. Un Allemand a tiré un coup de fusil sur un avion qui passait. Deux obus sont tombés sur un coin de la maison.
Ça avait tellement mitraillé que l'ordonnance du chef qui avait mis sécher sa lessive dehors est revenu avec un caleçon perforé de toutes parts. Il voulait que je le lui en refasse un avec un bout de tissu.

Marie : Juliette, la femme à Georges Séraphin avait eu la malchance de cacher son trousseau au fond du pré. Malheureusement un obus est tombé dessus, tout a été déchiqueté et éparpillé. Nous avions récupéré quelques bouts de tissus qui restaient pendus dans les arbres.

Thérèse : Le 16 octobre nous avons vu passer les parachutistes français. C'est le jour de l'attaque de la cote 1008.

Le 17 octobre, trois soldats français sont venus se réfugier dans l'écurie de chez Poulet lequel habitait dans une ferme placée près de la nôtre, alors que cinq Allemands étaient à l'abri dans la cave de cette maison. Dans l'après midi de ce jour-là, les trois Français avait été faits prisonniers à la grande joie des Allemands qui pensaient qu'il s'agissait d'Anglais. Ils criaient “Tommy- Tommy!”, c'est comme ça qu'ils nommaient les Anglais.
Mais après l'interrogatoire qui s'est déroulé au « Poêle », chez nous, les Boches ont attrapé une autre mine. Ils venaient de comprendre qu'il s'agissait de Français. “SS De Gaulle!”, disaient-ils maintenant “SS De Gaulle!”. Cela signifiait maintenant pour eux que la France redevenait française. Là ils ont pris un grand coup au moral. Les soldats français ont été désarmés, leurs fusils ont été cassés sur place, et ils ont été embarqués par une patrouille. Nous avons su qu'un des paras avait pu s'échapper, mais il avait sauté sur une mine un peu plus tard, près de chez Alphonse Pallate (Alphonse Valdenaire - Ndr), en face de chez nous, aux Huttes. Les deux autres ont survécu à la guerre bien que le nom d'un des deux là a été gravé par erreur sur le monument de la cote 1008. Cet homme- là est revenu au Ménil par la suite, mon jeune frère Léon avait d'ailleurs retrouvé son casque et lui avait restitué lors de cette visite. Cet homme a d'ailleurs été inhumé par la suite au Ménil, selon ses vœux.

Le P.C allemand est resté chez nous encore quelques jours. Les soldats étaient sales et fatigués mais le chef les a obligés à retourner à la bataille à coups de crosse et de coups de pied aux fesses.
Gisèle Blaise qui comprenait l'allemand était venu nous dire : « J'y comprends rien, ils disent qu'ils sont encerclés ».
Le chef était très dur avec ses soldats. Par exemple il n'y avait que lui qui avait droit au lait de la vache, matin et soir. S'il ne buvait pas tout, l'excédent était jeté obligatoirement, bien que l'ordonnance se servait tout de même au passage en buvant la crème du lait.
Nous avons donc vu les sept soldats allemands repartir au combat malgré eux. Ils ne sont pas allés bien loin et sont revenus les pieds devant quelques heures plus tard. Un avait un trou dans le ventre, un autre la cuisse arrachée. C'était horrible à voir.
Marie : Je vois encore maman tenter de panser le ventre de ce soldat, pauvre homme!.

Thérèse : Le lendemain matin, nous avons constaté qu'ils avaient levé le camp au cours de la nuit en nous laissant leur vache. Ils sont allés se retrancher à l'orée du bois au Dreube.

Dans les jours qui suivirent, au petit jour, on a vu deux soldats arriver. Je suis allé demander à mon père de se sauver. J'avais peur qu'ils ne viennent le chercher une nouvelle fois. Je croyais qu'il s'agissait d'Allemands, en fait il s'agissait de Français. Ils venaient voir si des Allemands se trouvaient encore dans le secteur.
Le lendemain, deux autres soldats français sont passés. Ils voulaient descendre au Col des Fenesses. Papa leur a montré sur une carte le chemin à emprunter. Un des deux soldats était resté en alerte devant la maison. Les Allemands l'ont vu et ont tiré un obus.


Andrée : Dans ces jours-là, un matin de bonne heure, j'avais fais le café et je le servais. Nous étions toujours nombreux à la maison. Je me trouvais debout dans la cuisine. Un obus a éclaté dans la maison, un éclat a traversé la cuisine et m'a frôlé le front avant d'aller s’encastrer dans le mur. Au passage il m'avait enlevé un peu de l'os du front, dont je garde toujours la marque.

Thérèse : Le 25 octobre Louis Blaise et revenu chercher sa femme. Il était accompagné de son fils Savinien. Ce dernier avait toujours un révolver sous son tee-shirt. Ce jour là, une patrouille allemande est passée à la maison. Mme Blaise a sermonné son fils et lui disant « fais pas le con!, fais pas le con! ». Il est allé se réfugier dans la cave et tout s'est bien passé.
Louis Blaise en a profité pour fêter chez nous ses 25 ans de mariage.

Marie : Oui, j'étais gamine mais je me souviens qu'il était arrivé avec une bouteille de champagne.

Thérèse : Papa est parti le jour même avec Louis Blaise et Andrée afin d'aller la faire soigner par un médecin. Andrée saignait beaucoup ce qui tourmentait maman. Papa qui avait fait 14 disait: “une plaie à la tête, c'est tout ou rien”. Ils sont allés jusqu'à Travexin pour trouver un médecin Major de l'armée.

Andrée: J'ai été soignée chez « Poulet », mais en bas, sur le versant du col du Ménil qui va vers Travexin. Je suis restée longtemps, par la suite avec un gros bandage autour de la tête.

Thérèse: Le 30 octobre, on regardait les arbres changer de place au Dreube. C'était les Allemands qui coupaient des arbres en forêt et qui venaient les planter devant leur poste de combats pour se dissimuler.

Dans les derniers jours d'octobre, Louis Blaise avait appris que les Français voulaient démonter toutes les maisons du secteur afin d'assainir les lieux. Papa est allé placer ses vaches au village tandis qu'on avait déposé le peu de poules qui nous restaient chez Louis Colle. Pour les déplacer, nous avions mis nos poules dans de gros sacs mais ceux ci étant trop épais, la moitié des poules étaient crevées une fois arrivées à destination.
Le lendemain matin, le 31 octobre à 05 heures du matin nous avons quitté notre maison en file indienne sous les tirs français.

Andrée: En descendant vers le col, papa était le premier, je le suivais, les autres étaient derrière moi et maman fermait la marche. Je me faisais du souci pour maman, elle avait bien du mal et était essoufflée. Comme je traînais la patte pour attendre maman, papa m'a sermonnée: « Avance, avance ! ». Moi je contestais en disant : « Mais tu ne vas pas laisser maman mourir! ». Papa m'a répondu fermement « Avancer! Avancer, il y en aura toujours assez pour y rester ! ».

Marie : Je me souviens que papa nous sermonnait. Il fallait qu'on marche dans ses traces.

Thérèse: Nous sommes tous arrivés au col des Fenesses, dans un premier temps chez Louis Colle où Hélène était en couche. Elle venait d'accoucher de Cécile.
Ensuite, nous sommes passés par chez Henri Bitchon pour gagner Les Huttes. De là nous avons rejoint la baraque des Italiens. Il n'y avait pas de neige mais il pleuvait. L'itinéraire était matérialisé par deux fils qui nous guidaient du fait que des mines avaient été posées un peu partout. A la baraque des Italiens quelqu'un a soigné la plaie d'Andrée. Ensuite nous sommes allées jusqu'au col de Morbieux où par camions, nous avons été conduits à la Gendarmerie de Saulxures sur Moselotte.

Ensuite nous avons été évacués sur le secteur de Bains les Bains où nous avons été placés dans divers endroits. Les Bibàh, du Pré Hariant ont été évacués sur Darney.

Fin novembre nous avons su que le Ménil était libéré. Papa est revenu à pied en précurseur. Arrivé au Ménil, voyant papa, le maire du Village voulut prendre des nouvelles du secteur du Pré Hariant. Il ne savait même pas que nous avions été évacués. Arrivé chez nous, il est tombé sur des gens des Granges qui étaient en train de faire l'inventaire à sa place.
Nous avons rejoint notre maison des Malcôtes le 1er décembre où la vie a repris après quelques travaux de restauration.

Andrée : Le toit de la ferme était bien mal-en-point, il y avait dix centimètres d'eau dans la cuisine
Je me souviens être allée chercher un peu de bois pour faire du feu. Notre chat noir, Néguss, m'a sauté sur le dos tellement il était content de nous revoir.
Le soir nous avons couché dans des lits froids et trempés, mais l'essentiel était d'être revenus à la maison.

J'ai passé une partie des jours qui ont suivi à aller avec papa pour désamorcer les trois rangées de mines individuelles qui avaient été mises en place au dessus de chez nous. Je tenais la goupille, papa coupait le fil et je renfonçais la goupille pour mettre la mine en sécurité. Au final nous avons enlevé plus de trois cents engins explosifs. Maman avait une belle trouille lorsqu'on déminait. C'est Désiré Jean Thiébaut (Désiré Frechin - Ndr) qui avait montré à papa comment il fallait faire. Une fois, alors que notre petit frère Maurice était avec eux, ça ne s'est pas très bien passé, la mine a roulé en dessous du talus. Maman a entendu la déflagration, on peut imaginer ce qu'elle a dû penser. Heureusement il n'y a pas eu de blessé.
Un nommé Chanal qui était garde forestier a été tué comme ça, au Dreube, par une mine.
Un peu plus tard, dans l'hiver, toujours en déminant avec papa, nous avons trouvé, près de la cote 1008, le corps d'un soldat allemand, puis un peu plus haut le corps de plusieurs parachutistes français, sommairement enterrés et dont les pieds dépassaient encore de terre. Nous avons refait des fosses un peu plus profondes et les avons encadrées de rondins de bois pour qu'on puisse les retrouver facilement par la suite.
Au mois de mars 1945, le Capitaine Rambaud (Phonétique -Ndr) est venu au Ménil. Il voulait se rendre sur les lieux où son frère avait été tué. Je l'ai conduit à la côte 1008.



avatar
yves philippe
MODERATEUR
MODERATEUR

Nombre de messages : 1489
Ville : rupt sur moselle
Age : 52
Points : 1974
Date d'inscription : 28/12/2010

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum