LE MENIL - SOUVENIRS DE BLANCHE LOUIS ÉPOUSE PAUL PERRIN

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LE MENIL - SOUVENIRS DE BLANCHE LOUIS ÉPOUSE PAUL PERRIN

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 16:10

A cette époque-là, j'habitais derrière le café Lamboley, à Demrupt, au Ménil. Je me souviens, en 1939 et début 40, chaque jour, nous allions à la fenêtre de la maison Mourot, à côté de chez nous afin d'écouter les nouvelles à la radio.
Dans ce temps-là, peu de gens avaient un poste de radio à la maison, songez que chez nous il n'y avait pas non plus d'électricité, nous nous éclairions à la lampe à pétrole.

Lorsque les Boches sont arrivés en 40, un vent de panique s'est emparé de la population, il fallait fuir les maisons, on n'a jamais trop su pourquoi. J'ai le souvenir qu'avec ma sœur et mes parents, nous avons passé la journée à plat ventre dans la “pouache” (Petit carré de sapins - Ndr), derrière chez nous. Se trouvaient avec nous des voisines, les vieilles filles Antoine, avec leur mère. Cette dernière était couchée sur une charrette. Papa, qui était aveugle, et cette vieille dame handicapée faisaient qu'il ne nous était pas possible de fuir bien loin.
Peut être avions nous été repérés puisque des balles ont commencé à siffler au dessus de nous, dans les arbres. Vers six heures du soir nous avons dû nous résoudre à changer de place et nous cacher derrière des roches, un peu plus loin. Heureusement qu'il ne pleuvait pas, toutefois, il ne faisait pas chaud.
La guerre était maintenant présente à nos portes, apportant la misère avec elle.

Je peux dire que nous avons eu faim. Chez nous, seule maman travaillait puisque papa était aveugle suite à un accident de travail. Peu d'argent rentrait donc à la maison, maman ne touchant aucune pension. Papa offrait ses services en coupant le bois des femmes de prisonniers. Nous le conduisions en début d'après midi là où il était demandé et nous allions le rechercher le soir. Ainsi il ramenait un peu quelque chose à la maison.
Plusieurs fois je suis allée aider André Philippe, le père à Pierrot, pour crocher ses patates dans un champ placé derrière chez nous. Comme nous étions à découvert, nous avons été harcelés par des « crapouillots », ce qui précipitait la fin de la récolte. En échange de mon travail, j'avais droit à quelques pommes de terre, c'était toujours ça de gagné. On tricotait également des chaussettes pour les prisonniers avec Madame Cunat l’institutrice.

J’ai le souvenir que maman avait cousu une grosse poche sur le devant de son tablier et elle allait chercher, à vélo, des vivres en Haute Saône en échange de coupons de calicot qu'elle récupérait à l'usine Kohler.

J'allais loin, ne serait ce que pour trouver un morceau de fromage. Je montais souvent m'approvisionner chez Georges Lalloz, à l'envers de Demrupt. Je garde le souvenir marqué du geste d'Angèle, la femme d'Albert Philippe, qui habitait un peu plus bas. Un jour où je m'étais rendue chez eux parce qu'il n'y avait plus de fromage chez Lalloz, ces deux fermes se trouvaient à proximité l’une de l’autre. Bien qu'Angèle ait une grande famille à nourrir, elle m'a donné la moitié du dernier fromage qui lui restait. Vous savez, ça ne s'oublie pas des gestes comme ça.

Les Boches passaient dans les maisons pour réquisitionner la nourriture, un jour où ils ramassaient les poules, j'ai le souvenir que la dernière des nôtres était en train de cuire dans le pot au feu. Nous n'avions qu'une crainte, c'est qu'ils nous prennent également celle là. Heureusement, ils ne sont pas venus voir ce qu'il y avait dans notre casserole.

En 1944, pendant un long moment, un tank allemand est resté devant notre maison, et un soldat montait la garde juste devant notre porte. Toute ma vie je garderai cette image, nous étions presque prisonniers chez nous. C’est la première image qui me vient à l’esprit lorsque je repense à la guerre.

La situation devenant dangereuse, tous les soirs, deux d'entre nous allaient dormir dans l’une des deux maisons situées près de la nôtre, soit chez Mourot, soit chez Lamboley, en alternance avec les trois autres de la famille. Nous avions bien une cave chez nous, mais comme on y descendait par une trappe qui se trouvait dans la maison, on aurait pris le risque de s'y retrouver piégés au cas où la ferme s'effondrait sur la trappe. J'ai le souvenir qu'on se disait au revoir chaque soir parce que nous n'étions pas surs de se revoir le lendemain. Se quitter chaque soir avec cette idée-là à l’esprit n’était pas rassurant.

Vers la fin de la guerre, il y a eu des rafles d'hommes, mon oncle André Vinter a convaincu mon frère Raymond de passer les lignes, par Morbieux.

Début octobre, Papa, ma sœur Odette et moi sommes allés nous réfugier chez Marguerite Grandclaude, ma camarade de communion, qui habitait aux Granges du Ménil. Soit disant qu'on serait plus en sécurité sur les hauteurs. Mais une fois arrivés là-haut, les Allemands s'y étaient repliés et faisaient maintenant face aux parachutistes qui se trouvaient dans la forêt du Géhant. Ça tiraillait de partout, de plus, chez Grandclaude, il n'y avait pas plus à manger que chez nous alors j'ai décidé de redescendre au village pour retrouver maman qui était restée seule à la maison. J'avais prétexté devoir aller chercher de la laine pour terminer un tricot.
Je redescendais avec ma valise en carton cuit, lorsqu’une fois arrivée au niveau de l’usine Kohler, je suis tombée sur un fort attroupement de Boches avec des chapelets de balles croisés sur leur poitrine. Je ne faisais pas la maligne. J'ai passé mon chemin sans les regarder et je suis revenue à la maison située un peu plus bas.

Le lendemain ou le surlendemain, la faim au ventre, j'ai décidé d'aller chez mon grand père, le père Vinter, afin de quémander un bout de pain noir aux Boches qui s'y trouvaient. Je ne les appréciais pas, mais quand on a faim ….

Sur le trajet, j'ai croisé Rose Claude, Marie Leveillon, (Marie Félix -Ndr), et Simone Louis qui se trouvaient au niveau du carrefour de la route de la Mouline et de la route nationale. Nous étions là, en train de discuter lorsqu'un obus a éclaté tout près de nous. Je n'ai rien eu mais Rose Claude a eu la poitrine ouverte et Simone Louis a eu un bras fortement meurtri. Les secours sont arrivés et je suis allée me réfugier chez mon grand père. Je venais de risquer ma vie pour un bout de pain. Rose et Simone ont été hospitalisées et ont survécu à leurs blessures.

Un ou deux jours plus tard, le 06 octobre, j'ai décidé avec maman, de remonter chez Grandclaude pour aller y chercher papa et Odette. Lorsque nous sommes arrivées à la patte d'oie derrière la Revauche, nous avons parlé avec deux jeunes Allemands qui tentaient de faire sécher leurs chaussettes sur une pierre. Ils nous ont répété à plusieurs reprises « Américan village!». Nous ne savions plus quoi faire, poursuivre vers chez Grandclaude ou redescendre au village. Après hésitations, nous avons décidé de continuer vers Les Granges. Une fois arrivées là- haut, nous avons fais nos bagages et entrepris de redescendre mais de farouches combats nous ont stoppés dans notre progression. Nous avons trouvé refuge chez « Alix du Coucou », (Alix Chevrier – Ndr), où on nous a offert à manger et avons passé la nuit. Nous avons rejoint Demrupt le lendemain.

Par la suite le pont de Demrupt a sauté et les gens qui évacuaient Le Thillot et Fresse devaient emprunter le début de la rue des vieux moulins, se retrouvaient dans la cour de l'usine Kohler, passaient par la fenêtre de chez Rose Claude, traversaient son appartement, ressortaient par sa porte qui donnait sur la route nationale et reprenaient leur fuite vers le centre du village, puis les Fenesses.
Ce n'était pas possible de passer ailleurs, probablement que c'était miné. Comme j'habitais au bord de la route, j'attendais ces gens près du café Lamboley et je les conduisais sur ces quelques centaines de mètres, par chez Kohler, jusque chez Hans, au pied de la rue des Croisettes.
J'ai encore le souvenir, lors de mes allées et venues, d'entendre les balles siffler dans les noisetiers qui longeaient la route.

Quelques jours après, début novembre, ce fut notre tour d'évacuer le quartier, nous sommes partis comme tant d'autres avant nous, par les Huttes, la cabane des Italiens et Morbieux. Entre ces deux endroits, nous avons bénéficié des dos de mulets, ce qui nous évitait de marcher dans la gadoue.

J'avais même perdu mes « chnobottes », (Bottines en caoutchouc, soit fourrées, soit qu’on mettait avec les chaussons – Ndr). De Morbieux, ce sont des camions GMC qui nous ont conduits à Remiremont. Ensuite nous avons trouvé refuge chez ma marraine, à La Croisette d'Hérival, lieu que nous avons rejoint à pied depuis Remiremont. Nous y avons retrouvé mon frère Raymond, au total nous étions vingt-quatre réfugiés à cet endroit.

Comme ma marraine ne pouvait pas nourrir tout le monde, elle m'a trouvé un petit boulot dans la boulangerie Jeanmougin, au centre de Remiremont. Quel bonheur j'ai eu à y redécouvrir le pain blanc qui nous avait tant manqué. A la libération du haut de la vallée, je suis restée sur Remiremont tandis que mes parents revenaient au Ménil. Ils y ont trouvé, dans notre cuisine, la vache du père Anthony, un homme du Prey, qui l’avait probablement cachée là après notre départ.

Aujourd'hui, on a beau dire que les choses ont changé, que les Allemands sont maintenant nos amis, mais moi je n'ai pas changé, ce que j'ai vécu, je ne peux pas l'effacer. Ce que j'ai vécu, c'est à cause d'eux et je leur en voudrai toujours. On ne peut pas oublier ces quatre années de peur d'angoisse et de privations. J’ai été marquée à vie par cette période-là, et quoi que je fasse cette blessure là ne guérira jamais.

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