LE THILLOT - SOUVENIRS DE RENÉ GROSJEAN

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LE THILLOT - SOUVENIRS DE RENÉ GROSJEAN

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 16:32

J'ai quitté le Thillot par le train au mois de juin 1940 alors que j'avais 18 ans.
On a été mitraillé à Arches et le train n'a pas pu repartir. Nous sommes donc partis à pied, et sommes arrivés à St Loup Sur Semouze (70).
Nous avons passé la nuit là et avons pris un car le lendemain matin qui ramassait les retardataires.
Nous sommes allés jusqu'à la frontière Suisse puis sommes descendus sur St Claude dans le Jura, puis Bourg en Bresse ( Ain), puis La Côte St André (38) où nous avons été stoppés par l'armée française qui y opérait un contrôle d'identité.
Je ne brillais pas parce que je ne portais pas de carte d'identité sur moi. Il y en a qui se faisaient fusiller pour moins que ça, à cause de la cinquième colonne, que tout le monde craignait.

Mon frère Robert était avec moi, il avait ses papiers. Comme nous nous ressemblions fortement, j'ai réussi à passer ce contrôle.
De là, un car nous a conduit à Grenoble où nous avons passé un mois environ dans un centre d'accueil pour réfugiés.
Ensuite nous avons été répartis dans des fermes des Hautes Alpes. Je me suis retrouvé avec mon frère du côté de Lamur.
Ensuite nous sommes revenus sur Grenoble au centre d'accueil. Ce dernier a été dissout et a été transféré sur Pontcharra ( Isère), dans un phalanstère.
Pour ma part, je me suis retrouvé en cuisine et je m'y trouvais bien. J'y ai fait entrer mon frère Robert, un troisième frère, Pierre est venu nous y retrouver par la suite.

Au bout d'un certain temps l'ainé de mes frères a décidé de revenir dans les Vosges avec un cousin.
Au centre se trouvait une colonie d'ouvriers polonais qui avait fui la Moselle où elle travaillait dans les mines. Ces Polonais ont été rappelés par les Allemands pour reprendre le travail à la mine et mon frère Robert a profité de leur transfert en Moselle pour se dissimuler dans leur groupe.
Il a fait le voyage caché sous la banquette du bus et a passé ainsi la ligne de démarcation.
Petit à petit, les gens quittaient le centre d'accueil pour regagner, par leurs propres moyens, la zone occupée.
Au départ nous étions trois cents dans ce centre, à la fin nous n'étions plus que quarante cinq, alors j'ai décidé moi aussi de revenir dans les Vosges.

Je suis remonté à pied jusque Lons Le Saulnier (Jura) par le train où j'ai contacté un passeur dans un café.
Mon passeur ne pouvait plus parler. Il s'était tranché la gorge précédemment, où avait eu la gorge tranchée, alors qu'il avait été arrêté par les Allemands.
Le soir nous sommes partis à pied par la forêt. Alors que nous étions arrivés à environ trois kilomètres de Mouchard, nous avons été tous rassemblés.
Nous étions là au moins quatre vingt bonshommes à vouloir passer la ligne.
Les plus jeunes partaient les premiers par petits groupes, de trois minutes en trois minutes.
Alors que j'arrivais dans le secteur de la gare de Mouchard, j'ai été doublé par un motocycliste, c'était le premier Allemand que je voyais.
Lorsque je suis arrivé devant la porte de la gare, ce même Allemand m'a contrôlé et arrêté avec d'autres qui étaient déjà passés avant moi et qui avait même eu le temps, malheureusement pour eux, d'acheter leur billet de train.
Après avoir subi un interrogatoire, nous avons passé la journée et la nuit dans une pièce. Le lendemain matin, nous avons été conduits, toujours à pied, à la prison d'Arbois ( Jura) où nous sommes restés trois semaines en cellule.
Pour être libéré, j'avais lancé par la fenêtre de la prison, au hasard, un papier où figurait l'adresse de mes parents et où je leur demandais de me faire parvenir un courrier de mon patron où celui -ci dirait qu'il avait besoin de moi dans son entreprise.
J'espérais simplement que quelqu'un trouve mon mot, le lise, et lui donne suite.

Je ne l'ai su que beaucoup plus tard mais mon papier était bien arrivé à la maison. L'erreur que j'avais commise, c'était de n'avoir pas pensé à demander que la réponse passe par la croix rouge. Si bien que la réponse était bien revenue à Arbois, mais ne m'avait pas été donnée.
Mon père était même venu à Besançon pour faire des démarches mais elles n'ont pas abouti.

Au bout de trois semaines, nous avons été transférés dans un ancien cinéma à Dôle ( Jura). Nous étions une centaine là dans une pièce, à dormir sur des lits à bas-flancs. Nous n'avions pas de toilettes, nous faisions nos besoins dans un coin de la pièce.

Quelques jours après mon père, ma mère est descendue à la Kommandantur de Besançon ( Doubs ), pour renouveler ma demande de libération. Elle a été comprise par le Commandant allemand qui a envoyé un vaguemestre et c'est comme ça que j'ai pu sortir de prison, c'était au mois d'août.

J'avais perdu dix kilos et était couvert de puces.
Je n'avais qu'une seule chemise, elle était dans un tel état, à force de me gratter que ma mère n'a même pas pu la laver.
J'avais attrapé une maladie de peau qui a été très longue à guérir par la suite. Il m'a fallu faire des bains de soufre et m'enduire la peau de pommades.

Je n'ai repris mon travail à la poste jusqu'en avril / mai 43 où les gendarmes sont venus me notifier que j'étais requis pour le STO. Mais entre temps, j'ai été pris dans une rafle effectuée dans les centres PTT et suis parti donc une semaine plus tôt que prévu .
Je suis donc allé passer une visite au STO d'Epinal et ai été mis dans le train. Je me suis retrouvé à la gare de Francfort et devait être dirigé sur Rostock tout en haut de l'Allemagne alors que tous les autres Français restaient sur le secteur de Cologne.
Je n'ai pas voulu me retrouver seul à Rostock, je pensais qu'il faisait trop froid là- haut, alors au dernier moment, j'ai sauté dans le rang de ceux qui allaient sur Cologne.

Lorsque nous sommes montés dans le train, les Allemands nous ont comptés plusieurs fois et trouvaient évidemment toujours un gars en trop. Ils ont fini par se lasser de compter et de recompter et je ne suis pas allé à Rostock.
Deux autres de mes frères sont allés aussi en Allemagne dont un en tant que prisonnier.

Ça n'a pas toujours été facile pour les Français qui travaillaient en Allemagne mais je peux dire que nous n'avons pas été les plus malheureux, les Russes par exemple avaient des conditions de détention autrement plus pénibles que nous. Ils payaient le prix fort, probablement en revanche des plumes laissées sur le front de Russie par les Allemands.

En Allemagne, en dehors de notre travail nous étions libres d'aller et de venir. Nous avions des laissez-passer. Je me souviens que j'allais régulièrement dans un café à Niedersheld près de Dillenburg, entre Wetzlar et Siegen.
Dans ce café la tenancière me mettait à disposition une pièce où je pouvais écouter Radio-Londrse. C'est comme ça que j'ai entendu parler de la bataille de la cote 1008 au Ménil.
J'ai donc travaillé dans une fonderie qui faisait des pièces pour les avions Stuka. Toutefois, à cause du soufre, je souffrais d'hémorragies nasales
Suite à cela je suis allé travailler au four. C'était du travail de force mais j'avais droit à une double ration ce qui a suscité des convoitises de la part des autres ouvriers français.

Comme je travaillais avec des ouvriers russes, une réputation sur mon dos a circulé et les Allemands m'ont dit que j'étais un communiste, un bolchévique. J'ai eu du mal à leur faire comprendre que je ne faisais pas de politique.

J'ai été transféré sur Dusseldorf mais nous avons été bombardés. Comme tout avait été démoli, j'ai dû revenir au point de départ et affronter les réticences des Français qui me voyaient revenir.
J'ai été réexpédié dans un autre patelin pour travailler dans un tunnel où les Allemands construisaient une usine de mécanique générale. L'usine était quasiment terminée, il n'y avait plus qu'à mettre en route les machines lorsque les Américains sont arrivés. On a donc été libéré, c'était au mois d'avril 1945.
Nous sommes revenus dans les camions américains, en passant par Bonn, Coblence, Aix la Chapelle. Ensuite nous avons pris le train et sommes arrivés à la gare de l'Est à Paris.
Je suis revenu au Thillot début mai 1945. Mon frère Robert est rentré huit jours après moi.
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