LE THILLOT - SOUVENIRS D'ALBERT KURTZMANN

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LE THILLOT - SOUVENIRS D'ALBERT KURTZMANN

Message par yves philippe le Dim 16 Oct - 15:43

Je suis de la fin de l'année 1923, si bien que je n'ai été en âge d'être incorporé sous les drapeaux qu'en 1944.

En 1939, je me souviens de voir passer des soldats français près de chez nous au Thillot. En réalité c'était des gars du coin qui étaient réservistes et qui avaient déjà un certain âge. Ils avaient pour mission de surveiller la voie ferrée du Thillot, entre autres. Ils étaient à moitié habillés en soldats et portaient le fusil Lebel de l'armée de 1914. Je crois même qu'ils n'avaient pas de munitions. Parmi eux il y avait le père Germain qui avait au moins six ou sept gosses.

A la débâcle de 40, des bruits couraient dans tous les sens. A les entendre, les Allemands étaient déjà partout avant qu'on en ai vu un seul. Mais quand on les a vus ça a duré quatre ans.
Quelques heures avant leur arrivée, les Français ont fait sauter le pont de la Gare. Dans le même laps de temps, la poudrière du Thillot a sauté, ce qui a dévasté tout ce secteur. L'effet de souffle se serait fait sentir jusqu'au Ménil et Ferdrupt.
Personne ne savait qu'il y avait là une poudrière, dans ce qu'on appelait le “Moulin à écorces”. C'était un grand bâtiment en bois, en bordure du quai de la gare, où des écorces de chêne, venues de Haute Saône par le tacot, qui reliait les Vosges à la Franche Comté, étaient déposées en vue d'en extraire le tanin qui servait au tannage des peaux à la tannerie Grosjean. Il y avait là un dépôt d'explosifs de toutes sortes, bombes grenades, obus etc.

L'explosion a rasé toutes les maisons de la gare, l'effet de souffle s'est propagé jusqu'aux toitures des cités de la Courbe. J'ai été mobilisé avec d'autres au moins trois mois pour refaire des toits et remettre des tuiles

Dans leur retraite, les Français ont fait également sauter le pont de la Courbe. Au moment où le pont a sauté il a emporté avec lui un brave type qui passait par là à ce moment-là.

Les Allemands sont arrivés par le Col des Croix. C'était en juin 1940, les eaux étaient basses ce qui fait que les chars ont franchi la Moselle comme si de rien n'était. Ils n'ont pas été retardés d'une seconde dans leur progression, si bien que le pont avait été dynamité pour rien.
Comme nous avions été prévenus de l'arrivée des Allemands, tous les gens des cités de la Courbe, où nous habitions, sont allés se réfugier dans un bois, sous “La Ravanne” à Ramonchamp.
Depuis cet endroit, nous avons pu assister au bombardement du centre du Thillot et à l'embrasement qui a détruit tout le secteur de la mairie.
Suite à cela, les gens qui habitaient sur le secteur de la Courbe étaient obligés de faire un détour de plusieurs kilomètres pour aller au centre du village.
Il y avait bien la passerelle qui permettait d'accéder aux vannes de la turbine du tissage de la courbe, mais au bout de cette passerelle, il y avait une marche de plus d'un mètre de hauteur. Seuls les jeunes et les gens agiles pouvaient passer par là.
Une sorte d'échafaudage a été placée par la suite au bout de cette passerelle, mais c'était toujours infranchissable pour les personnes âgées.

Les soldats français, quant à eux, étaient déjà partis et se trouvaient bien loin. Il y avait une désorganisation formidable dans l'armée.

J'ai vu arriver en gare du Thillot des chars Renault tout neufs, qui n'ont jamais été réceptionnés par personne. Ils sont restés là un bon bout de temps. Ils n'ont jamais été utilisés. Comme ils n'étaient pas gardés, tous les jeunes du coin allaient jouer dedans. Pourtant c'était bien avant l'arrivée des Allemands. Ce sont eux qui ont récupéré les engins, probablement pour les ferrailler.

Après le passage des troupes de chocs allemandes, ce sont des Autrichiens qui ont gardé le Thillot. Il s'agissait de gens d'une cinquantaine d'années déjà.
Le 26 Août 1942 je me suis engagé dans l'armée de l'armistice ( Voir lexique Ndr ), après avoir passé une visite médicale à Epinal, devant des médecins Français.

Je me suis retrouvé à Montauban au 3ème Spahi d'Algérie. Certains Spahis ont pu passer en Algérie, d'autres non. Nous devions aller à Batna mais notre régiment a été reversé à Lyon Pardieu au 3ème cuirassier. Peut être avait on donné la priorité de repartir à tous ces soldats de nos colonies qui s'étaient repliés dans le sud, fuyant l'avancée des ennemis.

Là, un beau jour, les Allemands ont envahi la caserne.
On nous a dit qu'on était démobilisés et on nous a remis un laissez passer qui nous permettait de prendre le train et de franchir la ligne de démarcation pour revenir en zone occupée.
Beaucoup ont préféré s'engager dans le maquis de Lyon. Ces mêmes maquis qui ont été massacrés lors de la retraite allemande.
Je suis donc revenu au Thillot en tenue militaire le 29 novembre après avoir été engagé trois mois sans combattre.

Par la suite, j'ai été requis par l'organisation TODT , avec d'autres comme Marcel Grosjean, un nommé Chevrier et Toto Remy.
Nous travaillions pour le compte de l'ONF. Nous faisions des coupes de bois par ci par là, on allait jusqu'au Pré Hariant sur les dessus du Ménil. Il fallait y aller à pied. Nous devions couper une parcelle qui avait été endommagée par l'hiver. Il fallait au moins trois heures pour y aller et autant pour revenir. On a fait des coupes de bois également sur Chaillon ou sur les Mynes.

Toujours sous l'autorité de l'organisation TODT, nous avons travaillé à la gare pour charger des poutres de bois qui partaient pour édification du mur de l'Atlantique.
Une fois, les maquisards sont venus mettre le feu aux tas de bois, en guise de sabotage.
Nous avons aussi travaillé au déneigement de la ligne SNCF, au cours de l'hiver 42-43. Nous avons traversé une longue période où il neigeait tous les jours. Il nous fallait donc déblayer la voie, charger la neige sur un wagon et aller la déverser un peu plus loin dans des fossés.
Les Allemands avaient besoin de la voie de chemin de fer puisqu'ils avaient fait réouvrir les mines du Haut du Them. Ils en extrayaient du minerai qui était utilisé pour durcir les aciers.

Toujours avec les trois autres gars dont j'ai parlé, Chevrier, Remy et Grosjean, nous sommes allés installer une ligne électrique qui partait du Pont Jean et qui allait directement au Ballon de Servance. Ce projet n'est pas allé au bout et nous avons été payés pour démonter cette ligne qu'on avait du installer.

Nous étions payés avec des billets de banque que les Allemands imprimaient. Ça ne leur coutait que le prix du papier et de l'impression. C'était de la monnaie de singe en quelque sorte, mais elle avait quand même de la valeur puisque qu'on achetait ce qu'on pouvait avec cette monnaie.

Lorsque nous travaillions pour le compte de l'ONF, nous étions censés être payés par un gars qui en fin de compte ne nous payait pas. Après la guerre, il est passé au tribunal et a été condamné pour collaboration. Nous avons donc retouché un arriéré après la guerre. Par contre, comme nous n'avions pas été déclarés, ça ne m'a rien rapporté pour ma retraite.

Ces années ont été difficiles à traverser aussi parce que nous commencions à manquer de tout. Je suis allé jusqu'en Haute Saône, à pied, pour aller chercher quelques kilos de pommes de terre. Nous prenions le risque de nous faire canarder pour quelques patates.

Heureusement que j'étais reconnu comme T3, c'est à dire gros travailleur, au niveau des tickets de rationnement. Nous étions six la maison et il n'y avait que moi et mon père qui avions droit aux tickets. Les tickets étaient de couleur différente en fonction des produits.

En juillet 1944, j'ai été appelé pour passer une visite à Epinal, dans le cadre du STO, mais je ne m'y suis pas rendu, je me suis donc retrouvé réfractaire. Heureusement pour moi que la fin de la guerre arrivait. J'ai toujours gardé cette convocation.

Je me souviens aussi de ce jour où un drame s'est déroulé devant mes yeux.
Les patrouilles allemandes passaient devant les cités de la Courbe lors de leurs relèves.
Les Français avaient dû remarquer le manège depuis le dessus de Grammont. Ils ont envoyé des torpilles. Une des torpilles est tombée à proximité de chez nous, sur le chemin où jouaient trois petits gosses.
Les deux petits Durand et un petit Jeannet ont été tués devant moi. Ils avaient cinq ou six ans.

Une autre fois, comme nous savions que les français n'étaient pas loin, avec Popol Brice, nous avons décidé d'aller les retrouver.

En passant en dessous du stand de tir de Ramonchamp, nous avons remarqué que les Allemands avaient tiré des fils téléphoniques à même le sol.

Nous étions inconscients. Nous avons décidé de couper ces fils en les pinçant entre des cailloux.

Alors que nous nous apprêtions à les couper, des balles ont commencé à siffler au dessus de notre tête. Nous avons dû nous mettre à plat ventre.

Très rapidement, deux soldats allemands se sont portés à notre hauteur, heureusement que nous n'étions pas armés, ils nous ont donc trouvés les mains vides. Ils nous ont conduits à la ferme Mathis qu'ils avaient réquisitionnée et qui se trouve en montant Grammont à Ramonchamp.

Dans cette ferme les Boches avaient mangé tous les lapins et les volailles. Le jour où nous y sommes arrivés, ils cuisaient un canard dans une marmite en fonte.
Ils nous avaient dit qu'ils allaient nous emmener en Allemagne.
Tout à coup, il y a eu un bombardement incroyable sur ce secteur. Avec leurs jumelles, les Allemands ont compris que les Français attaquaient. Ils se sont repliés en emportant la marmite. Ils nous ont abandonnés là. On a eu une chance incroyable.

En 44, j'ai dû, comme le reste de la population du Thillot, passer les lignes pour aller en zone libérée.
J'ai dû être dans les derniers à partir et dans les premiers à revenir.
Je me suis retrouvé à Rupt où j'avais de la famille. De là je suis descendu à Epinal où j'ai voulu m'engager pour la durée de la guerre, mais à la visite médicale, les médecins m'ont trouvé un problème au cœur.
Je suis resté une quinzaine de jours dans cette caserne et je suis revenu au Thillot dans l'hiver 44-45 puisque le village était libéré.

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