LE THILLOT - TÉMOIGNAGE ANONYME

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LE THILLOT - TÉMOIGNAGE ANONYME

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 17:11

En 1939, mon père, marié, un enfant, s'est retrouvé mobilisé. Il n'y avait donc plus personne pour ramener de salaire à la maison. J'avais 15 ans et je suis allé travailler à la Tannerie du Thillot. Je me souviens qu'en 1939, je gagnais 39 sous de l'heure, on parlait encore en sous à l'époque.

Mon père a eu de la chance, il n'a pas été fait prisonnier. Il a fait partie de ceux qui ont pu se replier et il s'est retrouvé à Tulles en Auvergne. Il est revenu dans l'hiver 40/41. Je me souviens que nous sommes allés le chercher en voiture à Poligny, il avait réussi à passer la ligne de démarcation.

Mon père était un battant, dès qu'il est revenu au Thillot, il a repris son entreprise, créée en 1925, et s'est remis au travail. C'était un débrouillard, il faisait sa peinture lui-même. Dans les moments les plus durs, il était réduit à mélanger sa peinture avec de l'huile de poisson, récupérée à l'Hôtel des Vosges au Thillot. La peinture mettait plus d'un mois à sécher.

Toutes les semaines, ou tous les quinze jours, nous allions tuer un cochon en Haute Saône. Nous revenions par le tunnel du tacot et le ramenions chez nous pour le fumer. Ensuite il nous servait de monnaie d'échange pour avoir de la camelote et pouvoir travailler.

J'ai vu Paul Artel, qui était chauffeur chez Dreyer, partir à Paris avec un camion de patates pour pouvoir ramener de la marchandise. Si ici, les gens ont eu faim, c'est sans commune mesure avec les gens des villes qui, eux, crevaient de faim.

On était bien obligé de se débrouiller. Lorsque la poudrière du Thillot a soufflé toutes les toitures et les vitres du village, il a bien fallu trouver de la camelote pour réparer. Il n'y avait plus rien pour personne, pourtant avec la débrouille, on arrivait quand même à faire.
Tout servait de monnaie d'échange et c'était la seule solution pour pouvoir donner du travail à l'entreprise, où j'avais trouvé ma place. Nous étions maintenant presque une dizaine d'ouvriers. Il y avait tant à refaire! Ce n'est pas le travail qui nous manquait, ni la main d'œuvre, c'était la marchandise, que les fournisseurs ne laissaient pas partir si, en contrepartie, elle n'était pas payée en denrées alimentaires.

L'année 41 est passée et en 1942 l'organisation Todt a commencé à venir ponctionner des ouvriers dans les entreprises jusqu'au jour où ça a été mon tour de partir.
Comme mon père travaillait avec les plâtrières de l'Est, basées à La Côte en Haute Saône, près de Lure, il m'a trouvé une place là- bas, ce qui m'évitait de partir en Allemagne ou sur le mur de l'Atlantique.
J'y allais en vélo, je partais le lundi et revenais le vendredi. J'ai donc travaillé à la mine, pour extraire la pierre de plâtre et ensuite je faisais des plaques de plâtre avec des roseaux à l'intérieur. J'étais payé à la tâche et à force d'arranger les roseaux dans le plâtre, je n'avais plus de peau sur le bout des doigts.
Je ne gagnais pas assez d'argent pour payer ma pension. Je logeais dans une sorte de ferme où des gamins de Paris avaient trouvé refuge.
Je crois bien que je n'en ai jamais autant “ chié” de ma vie. Je n'en pouvais plus de travailler là, à tel point que je me suis blessé volontairement pour pouvoir en sortir. Un beau jour, je me suis laissé tomber une barre de ferraille de 15 kilos sur le pied afin d'être mis en arrêt.

Je n'avais pas très bien choisi mon jour et ma façon de faire puisque d'une part, il me fallait revenir au Thillot avec mon vélo et d'autre part je suis rentré la veille du jour où les Allemands ont organisé leur expédition punitive sur le Thillot et ont brûlé le garage Munsch. (Nuit du 05 au 06 Juin 1944 - Ndr).

A la libération de Paris, fin août 1944, tous le monde pensait que c'en était fini des Boches, on ne savait pas que de durs moments nous restaient encore à vivre: La vie dans les caves, les bombardements, la débâcle du Thillot.

Nous avons été requis pour aller faire des tranchées ou des trous individuels du côté de la chapelle des Vés. On devait se rassembler tous les matins et on montait avec nos musettes et les outils que les Boches mettaient à disposition.

Un jour, nous avons assisté à un combat aérien, juste au dessus de nous. Je peux vous dire que les Français comme les Boches, nous nous sommes tous retrouvés à plat ventre à attendre que ça cesse. Le combat a bien duré dix minutes et un avion a été descendu, je ne sais pas où il est tombé.

Un peu plus tard, avec l'arrivée des alliés à Ferdrupt, je décide de passer les lignes. Je pars avec Bernard Remy et un nommé Colle, nous montons jusqu'au Ménil et c'est un nommé Huguel, qui était bûcheron, qui nous a fait monter jusqu'à la cabane des Italiens.

Je me souviens qu'au niveau de l'usine Kohler, il fallait qu'on traverse une maison pour continuer notre route. On ne passait que par petits groupes afin de ne pas être repéré par les Boches qui se trouvaient toujours sur la Chapelle des Vés.

Nous avons rejoint Morbieux où nous avons été accueillis pas des militaires français. Ce n'était pas des Tabors, ils étaient habillés en bleu. Nous avons dormi là puis avons rejoint Ferdrupt. Par la suite je suis descendu sur Epinal.

En novembre je suis revenu au Thillot et j'ai décidé de m'engager. Je suis allé à Belfort et me suis retrouvé dans un régiment du train.
J'ai été affecté au 88ème Régiment de Transport. Je pensais me retrouver au volant d'une Jeep ou d'un camion, mais, je me suis retrouvé responsable de deux bourriques avec les Marocains. Nous sommes allés jusqu'à Mulhouse et le régiment a été mis au repos à Magnivray, à côté de Luxeuil.

Comme je n'avais pas vraiment eu le poste que j'espérerais, j'ai profité de la première occasion pour changer d'affectation.
Un jour, j'apprends que le régiment cherche un peintre alors je me porte volontaire. Bien que j'étais peintre en bâtiment, j'ai été pris quand même pour faire des pancartes destinées à flécher les itinéraires. Cette mission incombait à mon régiment.

Le 15 janvier 1945, la 4ème Division Marocaine de Montagne à la quelle j'étais maintenant attaché a été remise en marche pour continuer la libération de l'Alsace. Nous nous sommes retrouvés à Masevaux.
A partir de ce moment là j'ai eu droit enfin à prendre un volant. Juste une petite précision, je n'avais pas le permis de conduire.
Notre général, qui se nommait De Esdin, a été blessé par un tireur d'élite au niveau du Col de Hundsruck, entre Masevaux et Thann. Une balle lui a transpercé la main et la cuisse. A cette période là l'Alsace n'était pas totalement libérée.
Nous avons fait route sur Cernay. Je me souviens d'y avoir vu un nombre considérable de cadavres qui longeaient les routes. Au carrefour à la sortie de Cernay, un des véhicules qui nous précédait a sauté sur une mine. Nous n'avons pas très bien compris ce qu'il s'était passé puisque des dizaines de véhicules étaient passés là avant lui, sans déclencher cet engin explosif C'était le jour de la libération de Guebwiller.

Nous sommes arrivés sur Colmar dans les premiers jours de février. Malgré tous les drames de la guerre je garderai toujours ce formidable accueil des Alsaciens. Ils étaient tellement enthousiastes de nous voir venir qu'on avait de la peine à poursuivre notre route.
Au 20 février, nous sommes revenus sur Mulhouse où nous sommes restés cantonnés jusque fin avril. Nous ne faisions plus rien de particulier.
Ensuite nous sommes repartis sur l'Allemagne début mai, je suis passé par Freudenstadt, toute la ville brûlait, puis Friedrichshafen sur le Lac de Constance, puis Dornbirn, puis Bludenz
Du 09 mai au 30 septembre, nous sommes allés sur l'Autriche avant de revenir en Alsace début octobre. Comme j'avais fait mon année d'armée, j'ai été démobilisé le 10 octobre 1945 à Besançon.

Pour rassurer tout le monde, je précise que j'ai tout de même passé mon permis de conduire, en 1946.

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