LE THILLOT - SOUVENIRS DE LÉONTINE RICHARD VVE ERNEST FAIVRE

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LE THILLOT - SOUVENIRS DE LÉONTINE RICHARD VVE ERNEST FAIVRE

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 17:23

Je me suis mariée en 1938, Ernest, mon mari a été le premier à être mobilisé sur le Thillot, c'était le 23 août 1938. Les gendarmes sont allés le voir à 07 heures du matin alors qu'il travaillait à la Tannerie Grosjean. Ils lui ont donné son ordre de mobilisation par ordre individuel. Il s'est retrouvé dans les Dragons à Lunéville ensuite il a été versé dans une unité motorisée. Son régiment a été dans les premiers, en 1940, à percevoir les side-cars américains qu'ils sont allés chercher à Paris.

A la déclaration de guerre il se trouvait dans le Nord. Il a pu se replier jusque dans la Loire, vers Bergerac.

Les maris de deux de mes sœurs ont également été faits prisonniers. Ils ont été parqués un temps à Baccarat. Je sais que mes deux sœurs et ma mère sont allées les voir à Baccarat. Si elles avaient pris des habits civils de rechange, ils auraient pu s'enfuir, mais ils n'en avaient même pas envie, la propagande leur avait dit qu'ils allaient être libérés alors ils sont restés là, comme des moutons alors qu'ils n'étaient pas ou peu gardés.

Pendant ce moment-là, j'habitais à La Mouline au Thillot, près de la piscine maintenant. J'avais déjà deux enfants. Je me souviens qu'à cette époque là, je touchais 16fr50 par jours; 4fr50 par enfant et 7fr pour moi. Je ne travaillais pas, j'élevais mes enfants et je tenais une petite ferme.

A l'arrivée des Allemands en 40, je suis partie me réfugier chez mes beaux-parents dans le bas de Morbieux.
Le lendemain du jour où la poudrière a sauté au Thillot, avec une de mes belles-sœurs je suis allé à Couard pour voir les dégâts. Nous étions passées par la Courbe en y allant, en revenant nous sommes passées par la grande Rue et nous avons vu tous les prisonniers français qui étaient parqués au parc Beluche. Beaucoup auraient pu s'enfuir, mais ils restaient là parce qu'on leur avait promis qu'on allait les démobiliser.
Je suis restée chez mes beaux parents à Morbieux quelques semaines avant de revenir chez moi. L'occupation s'est mise en place et les choses se sont calmées. Un semblant de vie normal a repris. Mon beau père est venu faucher mes foins à la Mouline.

Par le bouche à oreille, j'ai pu correspondre avec mon mari. Nous avons eu les coordonnées d'une jeune femme qui faisait passer le courrier de l'autre côté de la ligne de démarcation. Dès le mois d'août, j'ai réussi à avoir de ses nouvelles

Mon mari a été démobilisé et est revenu au Thillot le 16 octobre 1940. Avec un de ses copains de Lunéville, ils avaient acheté des vélos dans le Sud, ils ont passé la ligne de démarcation dans le Jura et sont revenus jusqu'à Lure avec leurs vélos. Là ils en avaient tellement plein les bottes qu'ils ont pris le car qui revenait jusqu'au Thillot. Il est arrivé au Thillot vers neuf ou dix heures du soir, son vélo n'est arrivé que le lendemain. Ernest a retrouvé du travail à la Tannerie.

Entre 40 et 44, nous avons vécu tant bien que mal, on tendait le dos parce qu'il pouvait se passer tout et n'importe quoi. Un jour on nous prélevait une vache, un autre jour c'était du foin. Il fallait donc gérer et rationner la nourriture, ce n'est pas les tickets d'alimentation qui suffisaient à faire un repas correct. Avec ma petite ferme, mes gosses ont eu de la chance, ils n'ont pas connu la faim.

Je me souviens de ce gars de Fresse qui recensait les vaches à réquisitionner. C'était un Français, toujours fourré à l'église, mais qui travaillait pour les Allemands. Il n'a pas donné de vache lui, bien qu'il tienne une petite ferme.
Je me souviens être allée conduire une de mes vaches à la Hardoye pour la réquisition. Un Allemand qui parlait très bien français m'a dit qu'il était Tchèque et qu'il avait été enrôlé de force. Je n'ai pas répondu, à cette époque-là, les gens parlaient le moins possible. On se méfiait autant des Français que des Allemands. On ne savait jamais à qui on avait affaire. Vraiment cette période était difficile, la crainte, les soucis ont jalonné notre vie tous les jours.
Je me souviens aussi que je ne suis pas laissée faire lorsqu'ils sont revenus une deuxième fois pour me prendre une autre vache.

En 1944, nous avons déménagé et sommes allés loger, en location dans la maison Laurent à Fresse au bord de la ligne de chemin de fer, près du château Grosjean (Le Château des Tanneurs maintenant – Ndr).

Un jour, quatre Alsaciens qui avaient déserté l'armée allemande se sont réfugiés chez nous, un peu par hasard. Ils avaient déjà pu échanger leurs uniformes contre des habits civils. Un était originaire de Masevaux, un autre de près de Mulhouse. Ils comprenaient bien l'allemand.
Un jour les Allemands sont venus pour réquisitionner, ils voulaient voir nos caves, la propriétaire est descendue la première et a ouvert ma porte de cave. Une fois ouverte, ma porte dissimulait la sienne.
Les Allemands sont tombés sur mes morceaux de cochon qu'on venait de tuer, alors ils se sont servis dans les meilleurs morceaux. Une fois remontée au « charri », (partie centrale d’une ferme placée entre les pièces habitées et celles destinées aux bêtes – Ndr), je n'ai pas voulu qu'ils partent sans me payer. Un des Allemands ne voulait pas payer mais le deuxième lui a dit: “ Allez ! on paie, on a déjà ramassé assez d'argent comme ça”.
Bien sûr je ne comprenais rien à l'allemand mais les Alsaciens qui étaient là ont entendu et nous l'ont répété.
Tout compte fait, Mme Laurent avait bien fait d'ouvrir ma cave plutôt que la sienne car elle détenait pas mal de bouteilles de vin et il valait mieux que ces Allemands mangent plutôt qu'ils ne boivent parce qu'on ne sait jamais ce qui aurait pu se passer ensuite.

Nous avons hébergé ces Alsaciens pendant un mois environ jusqu'à ce que le bas de la vallée soit libéré. Alors un jour, mon mari en a fait passer trois, de jour, par le Ménil, pour qu'ils rejoignent la zone libérée. Lorsque mon mari est revenu, il nous a apporté une boule de pain que les Américains lui avaient donnée. Il était bon ce pain, c'était du gâteau pour nous. A vrai dire nous ne savions plus vraiment ce qu'était le pain.

Quelques jours plus tard, nous avons su que la maison de mes beaux parents avait brûlé et mon mari a repassé les lignes pour aller aux nouvelles. Il avait donné le bras à une dame qui portait un pot de camp de lait, pour traverser l'appartement de Rose Claude au Ménil. Le pont de Demrupt n’existait plus et ce devait être le seul passage.

J'ai également hébergé des voisins très âgés, la famille Mougenot, ils avaient été foutus dehors de leur maison par les Boches. Avec eux se trouvaient également leur fille, Mme Beluche, dont le mari était mobilisé et qui avait un petit gamin qui devait être né en 40.

On prenait des risques tous les jours, ne serait-ce que pour aller arracher les pommes de terre. C'est comme ça que Georgette Montémont a été tuée, dans son champ. La pauvre, elle avait un petit gamin d'un an et était enceinte du second.

Un jour le père Chevrier, qui était directeur à la Tannerie est venu prévenir mon mari qu'une rafle concernant les hommes allait être opérée sur Le Thillot.

Plus tard, mon mari a repassé la ligne, vers le 11 novembre je crois et s'est réfugié chez ses parents à Morbieux, qui était libéré. Moi je suis restée à la maison à Fresse avec mes quatre enfants jusqu'au 26 novembre, soit une quinzaine de jours.

Un dimanche matin alors que j'étais en train de faire la litière de mes deux vaches et des deux que j'avais sauvées à mon beau frère, mes gamines sont venues me prévenir que plein de soldats montaient la grande route. C'était les Américains qui arrivaient et qui allaient vers Bussang. (Les Américains n’étant pas montés plus haut que Ferdrupt, il devait s’agir plus probablement de soldats français équipés « à l’américaine » Ndr).

Avec la propriétaire de la maison où j'habitais, nous sommes allés chercher les vélos qu'on avait cachés dans le tas de foin au grenier et sommes allées faire un tour jusqu'au Rang Boileau (Route qui relie les secteurs de « La Champagne » à celui de « L'Etat » à Ramonchamp - Ndr). A ce moment-là nous avons rencontré mon mari et mon beau frère qui revenaient au Thillot à pied.

Ce n'est qu'après la guerre qu'on a su le combat de certaines femmes pendant ces événements, comme Paulette Briot ou Cécile Valence, et les risques qu'elles ont pris pour la France.

J'ai connu aussi des jeunes femmes qui ont eu des enfants, après la guerre, avec des prisonniers allemands qui travaillaient dans des fermes ici, mais que peut-on dire là-dessus, quand un homme et une femme se plaisent, au diable les nationalités.
Combien d'enfants sont nés en Allemagne, de père français au cours de la guerre, c'était pareil la bas, c'est comme ça la vie, on n’y peut rien.
Et puis il faut se rappeler que la condition féminine à l'époque n'était pas ce qu'elle est devenue maintenant. Dans ce temps-là, les hommes dirigeaient tout, les femmes ne faisaient que suivre ou subir, mais comme c'était pour tout le monde pareil ça ne posait pas de problème.
Aujourd'hui les choses ont changé, la femme a son mot à dire.
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Re: LE THILLOT - SOUVENIRS DE LÉONTINE RICHARD VVE ERNEST FAIVRE

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 17:25

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