FRESSE SUR MOSELLE - TEMOIGNAGE ANONYME

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FRESSE SUR MOSELLE - TEMOIGNAGE ANONYME

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 20:27

En 1939, à la déclaration de guerre, je n'avais que 14 ans mais je me souviens bien de la mobilisation générale. De grandes affiches blanches écrites en noir étaient placardées un peu partout. Les gens venaient de tout le secteur pour les lire.
Il y en avait une près de chez moi, au pont de Fresse, près du magasin Aldi maintenant.

J'étais gamin et j'avais une belle frousse des Allemands. Les adultes nous avaient raconté qu'en 14-18, les Boches coupaient les mains et les bras des gens qu'ils rencontraient.

Un jour mon père m'a dit d'aller chercher, avec mon frère, quelque chose chez François Millot qui habitait au bord de la route nationale, en face de chez Broggi.
Le pont était sauté et nous devions passer la passerelle qui enjambait La Moselle.
A l'époque il y avait encore des fossés tout le long des routes.
Nous avons remarqué que dans le fossé, une mitrailleuse allemande était braquée vers nous. On a eu une belle peur, c'étaient les premiers Allemands qu'on voyait.

Petit à petit on s'est habitué aux Boches et à la fin on se moquait d'eux.
Comme la plupart des hommes, j'ai été requis pour aller travailler pour les Allemands. Nous devions nous rassembler tous les matins sur la place de l'église et devions répondre à l'appel de nos noms.

Nous sommes allés faire des tranchées sur les dessus de Fresse, au Bois du Lait.
Nous tentions de démoraliser les « Jaunes », c'est à dire les gens de l'organisation Todt qui nous géraient. C'était généralement des vieux.
On leur demandait d'où ils étaient et on leur disait qu'on avait entendu dire que leur ville avait été rasée. On en a fait pleurer quelques uns comme ça, c'était notre façon de résister.

En 44 quand ça bombardait et que nous étions dans les caves, je me mettais au coin du larmier et je regardais les obus exploser.

Une fois j'étais allé, avec mon père et Roger Balland, chercher du bois de chauffage, toujours près de chez Broggi.
Un obus est venu exploser à dix mètres de nous, sur la roche. Par l'effet de souffle, je suis passé au dessus de Roger Balland.
Ma mère a bien cru qu'on avait été tués. Tout le monde pleurait lorsque nous sommes revenus dans la cave où on s'abritait.

Peut être que les Français, qui nous avaient tiré dessus depuis les dessus de Ramonchamp, avaient cru que notre charrette de troncs était un canon.

Je me souviens d'avoir vu un gars de Fresse, Roger Vincent, se faire couper les cheveux à ras par un éclat d'obus. Il n'a pas été blessé, quelle chance il a eue! On n’a pas deux chances comme ça dans sa vie!

La vallée a été libérée jusqu'à la moitié de Ramonchamp, l'autre partie était toujours occupée.
Lorsque les Allemands se sont repliés, mon frère, qui était allé traîner près de l'usine Ancel où les chars allemands étaient stationnés, avait remarqué qu'ils avaient oublié un fusil mitrailleur. Il l'a lancé à la Moselle et est venu me le dire.
Je suis allé voir, j'ai récupéré l'arme et suis allé la cacher dans la vieille ferme située à côté de chez nous.
Au final nous ne nous en sommes jamais servi et nous l'avons rendu à la fin de la guerre lorsque l'administration a fait savoir qu'elle récupérait toutes les armes

Je n'ai pas vu la libération de Fresse puisque j'avais passé les lignes avec une dizaine de gars du coin.
Nous sommes partis volontairement, à vélo jusqu'au Ménil avec quelques habits dans des sacs tyroliens.
Le Pont de Demrupt avait sauté mais on pouvait traverser le ruisseau en passant sur deux planches.
Une patrouille de Boches, qui se trouvait là à proximité, nous a laissés passer sans rien nous demander.
Près de l'usine Kohler, on a dû traverser le logement d'Aimé Pierrel, c'était le passage obligatoire.
C'était original, de devoir passer à travers cette maison pour continuer notre chemin.

On a rattrapé la route mais tous les frênes qui la bornaient avaient été abattus sur la chaussée. Çà n'a pas été facile d'enjamber tous les troncs avec nos vélos.

Nous avons passé la nuit dans une ferme à côté de chez « Noni » lequel devait nous faire passer le lendemain.
Nous avons dormi là, cachés dans un tas de foin. Au petit matin lorsqu'on s'est réveillé, si tant est qu'on ait dormi, il y avait des trous d'obus partout dans le pré.

Nous sommes montés dans la forêt, je me souviens qu'on nous a recommandé de ne pas toucher à deux macchabées de Boches qui étaient là et qui étaient minés.
Nous avions de la boue jusqu'aux mollets. Nous entendions en permanence les rafales qui étaient échangées. On ne savait pas qui tirait sur qui.

Une fois arrivés à la “baraque des Italiens”, nous avons vu les Goumiers avec leurs casques plats.
Arrivés là, Nicolas Bluntzer qui nous accompagnait a sorti la bouteille de goutte et on a trinqué avec les soldats.
Ensuite nous nous sommes restaurés un peu plus bas où des grosses toiles de tentes avaient été mises à la disposition des civils qui fuyaient.

Nous avons été dirigés ensuite par camions sur Remiremont où nous avons séjourné deux ou trois jours dans le secteur du commissariat de police.
On nous a fait des papiers et j'ai été évacué à St Baslemont, entre Darney et Vittel. Je ne suis pas resté longtemps à cet endroit parce que j'ai entendu que le Thillot était libéré.

J'ai pris mon vélo et je suis revenu au Thillot, enfin pas tout à fait puisque j'ai été arrêté à Remiremont où on m'a informé que contrairement à ce que je pensais, le Thillot n'était pas libéré.

Ma famille la plus proche se trouvant à Ferdrupt je suis allé jusque là. J'y ai retrouvé mon père et mon frère qui avaient fui le Thillot après moi pour ne pas être pris dans une rafle.

Il faut savoir que des Français du secteur du Thillot ont été emmenés par les Allemands en Alsace lorsqu'ils se sont repliés.

Je n'ai pas dormis la nuit suivante puisque les canons de 75 qui se trouvaient derrière l'église de Ferdrupt n'avaient pas arrêté de canarder.

Au matin, la nouvelle est arrivée que le Thillot était libéré. Comme j'étais le seul à avoir un vélo, mon père m'a demandé d'aller voir de plus près puisque ma mère était restée à la maison.
Le pont de la Champagne, à l'entrée du Thillot, avait sauté. Deux soldats français se trouvaient là. Ils m'ont interdit de passer.
J'ai fait semblant de retourner et j'ai profité d'une opportunité pour passer à leur insu.

Je me souviens qu'il n'y avait qu'un sentier pour traverser le Thillot, tellement il y avait de gravats et de fils électriques sur la route.
Je suis arrivé au plain de Fresse et j'ai pris des nouvelles de ma mère qui allait bien .
Je suis redescendu à Ferdrupt l'après midi pour prévenir mon père et mon frère qu'ils pouvaient revenir à la maison.

Ce jour là, on n'entendait plus canarder. La guerre avait été repoussée en Alsace.
Plus tard, il m'a fallu redescendre à St Baslemont pour aller rechercher mes affaires que j'y avais laissées.

J'ai passé le conseil de révision au Thillot en 1945. En raison d'une opération au genou, j'ai été ajourné deux fois et exempté la troisième fois.

Je considère que j'ai eu de la chance, je n'ai même pas été requis pour le STO. Probablement que le fait que je sois né en octobre 1925 m'a permis de passer entre les gouttes.

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