FRESSE SUR MOSELLE - SOUVENIRS D’ANGÈLE APTEL VVE PIERRE FLECK

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FRESSE SUR MOSELLE - SOUVENIRS D’ANGÈLE APTEL VVE PIERRE FLECK

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 20:36

Mon mari, Pierre Fleck était né en 1915, il était donc de la classe 1935. Il a donc appartenu à l'année de conscription qui a été la plus touchée par la guerre, puisqu'il a été mobilisé à ses vingt ans, pour deux ans, ce qui était normal pour l'époque, mais il est resté mobilisé puisque la guerre se faisait sentir. A partir de ce moment-là, il n'a fait que d'être mobilisé, puis démobilisé, c'était ce qu'on a appelé la drôle de guerre, jusqu'au jour où les choses se sont aggravées il a été mobilisé pour six mois et est resté au 37ème Régiment d'infanterie de Bitche.

( La mobilisation a été annoncée par affiche le 02 septembre 1938 et les ordres de rappels, par groupe d'appartenance, sont diffusés tout au long de ce mois là jusqu’à ce qu'Edouard Daladier, Neville Chamberlain, Adolphe Hitler et Benito Mussolini signent les accords de Munich, le 30 du mois courant, accord qui était censé protéger la France de toute agression – Ndr).

Je fréquentais déjà Pierre à ce moment-là, j'étais inquiète parce que nous étions tenus dans l'ignorance. Il m'envoyait bien quelques mots de temps en temps, mais pour dire quoi..., trois fois rien et comme il avait toujours envie d'en écrire plus qu'il ne le devait, ses écrits étaient censurés, effacés.

A un moment, on a bien vu que les choses s'aggravaient alors nous avons décidé de nous marier. Pierre a demandé une permission exceptionnelle, de 48 heures et nous nous sommes mariés au mois de décembre 1939.
Il est revenu un vendredi matin alors que j'étais au travail. Nous nous sommes mariés le samedi et il est reparti le dimanche. Inutile de dire que nous avons fait ça dans la simplicité.


Il est donc resté mobilisé jusqu'à l'invasion allemande, il a tout de même pu revenir en permission une nouvelle fois le 14 ou le 17 février 1940.
En juin 1940 il s'était réfugié avec deux autres soldats dans une maison mais la dame qui habitait là n'avait plus d'habits civils à leur offrir. Elle avait déjà tout donné, elle a juste pu leur proposer de leur cuire des pommes de terre, mais comme les Allemands sont arrivés dans l’entrefait, ils ont juste eu le temps de se cacher à la cave. Tous leurs chefs étaient partis, ils avaient été abandonnés là, à eux-mêmes. Si nous avions su où il se trouvait, nous aurions pu aller le chercher, mais hélas il a été fait prisonnier du côté de Badonviller alors qu'il allait passer sergent.

A ce moment-là, j'avais réservé un appartement et j'habitais dans les cités du plain de Fresse. On disait que la guerre ne durerait qu'un an. A l'époque, je travaillais depuis l'âge de douze ans au tissage Ancel-Seitz à Fresse sur Moselle.
J'ai failli aller travailler en Allemagne, volontairement. On nous avait fait croire qu'on pourrait y retrouver nos maris. Certaines y sont allées mais n'ont pas trouvé ce qu'elles y espéraient. J'ai donc préféré attendre ici. Ce sont les enfants de ces femmes-là qui ont été placés à la Pouponnière à Fresse.

Pierre s'est donc retrouvé en Allemagne, je ne sais plus où précisément, à côté de Forbach. Je sais qu'il a passé une partie de son temps à brancarder les corps de civils allemands, victimes des bombardements des villes.

La vie a donc continué, moi ici et lui là-bas, dans la souffrance et le manque de nourriture. Je me souviens être allée en Haute Saône avec un vélo pour échanger quelques bouteilles de vin contre des patates. J'envoyais aussi des colis à mon mari, mais ils n'arrivaient pas toujours. J'ai vu des gens tendre des pièges pour manger des corbeaux. La vie n'était pas drôle vous savez.

La sécurité sociale a été un moment où elle était en retard pour nous payer nos demi-journées, ce qui fait que je me suis retrouvée sans le sou alors que j'avais un ulcère à l'estomac. J'ai demandé de l'aide au Maire de Fresse, mais il m'a répondu qu'il ne pouvait rien pour moi. J'ai dû aller faire crédit chez un commerçant en chaussures du Thillot.

La filature de l'usine Ancel où je travaillais avait brûlé en 1939, ce qui n'a pas facilité les conditions de vie des ouvriers. Je me souviens que pendant la guerre le tissage tournait au ralenti alors nous allions au travail pour tricoter des pulls pour les soldats. Faute de bois ou de charbon, nous allions en forêt chercher des cocottes de sapins pour alimenter notre feu.


Je me souviens d'une fois, j'avais acheté mon pain pour trois jours. En revenant, je me suis mise à discuter avec ma belle mère, tout en picorant des petits morceaux de pain. A la fin de la discussion, je n'avais plus de pain. Ça montre que j'avais faim et que les rations n'étaient pas grosses. Les jours suivants, j'ai dû faire sans. Une autre fois, j'avais droit à 90 grammes d'huile. Sur la balance du commerçant, je trouvais que ça ne faisait pas beaucoup. Il m'a répondu: «90 grammes, ce n'est pas cent grammes! ».

Un de mes frères habitait dans un logement à côté du mien. Il avait des problèmes de santé mais avait quand même été réquisitionné par les Allemands. Il travaillait pour les chemins de fer dans la région de Lunéville/Rambervillers. Sa femme avait pris froid lorsque nous étions allées nous réfugier dans la forêt en juin 1940, elle ne s'en est jamais remise, d'autant qu'elle se privait de manger pour son mari. Elle est décédée en 1943.

Je garderai toujours le souvenir des Allemands qui marchaient au pas dans les rues à cinq heures du matin en chantant. Ils affirmaient ainsi leur présence, ce n'était pas fait pour me rassurer. Ça nous faisait mal d'entendre ça, on pensait à nos hommes qui étaient là- bas. Si on réfléchit bien, nous étions aussi pris par les Allemands que les hommes qui étaient prisonniers là-bas.


Sur la fin de la guerre les choses se sont corsées puisqu'aux conditions de vie difficiles est venu s'ajouter le danger des tirs alliés. Je vois encore cet obus qui est tombé dans mon jardin, sans exploser. Sa présence suffisait à nous faire peur. Il est resté là trois semaines avant que les Allemands ne daignent venir le chercher.
Tous les soirs vers cinq heures, on avait droit à la pluie d'obus. On les regardait tomber, on voyait si les tirs se rapprochaient de nous. Un jour, je lisais « les Annales de Ste Thérèse » devant ma fenêtre, j'ai vu passer des petits obus juste devant moi. Je vois encore Georgette Montémont tomber dans son champ, vers Couard. Je crois que son gamin, qui n'avait que quelques mois, était assis sur une chaise pas loin d'elle, il me semble qu'il a été blessé au visage par des éclats.

J'ai une amie qui a dû accoucher dans une cave, à côté de chez moi. Non vraiment, ce n'était pas drôle.

Mon mari est revenu en février 1945, je me souviens encore du jour et de l'heure.
Mon mari n'aimait pas raconter ce qu'il avait vécu dans sa captivité. Ce que j'en sais, ce sont les propos qu'il tenait avec ses copains lorsqu'ils abordaient le sujet, autrement il restait très discret sur ces moments-là. Je me souviens qu'il a dit qu'en Allemagne, les Russes ont beaucoup souffert, lorsqu'ils tendaient la main vers les Français pour avoir un bout de pain où une cigarette, s'ils avaient le malheur d'être vus par un Allemand, ce dernier lui coupait la main.
Si mon mari était encore en vie, je pense qu'il n'accepterait pas notre union actuelle avec l'Allemagne.
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