FRESSE SUR MOSELLE - SOUVENIRS DE MADELEINE LAURENT

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FRESSE SUR MOSELLE - SOUVENIRS DE MADELEINE LAURENT

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 20:43

J’ai passé ma jeunesse à Fresse sur Moselle, j'habitais avec mes parents à côté du tissage Duchêne, Rue des Ormes où se trouve l'entreprise Peduzzi maintenant. J'ai un frère et une sœur qui sont jumeaux, ils sont un peu plus jeunes que moi. Mes parents travaillaient à l'usine Duchêne.

Aux premières vacances de 1940, j’ai travaillé dans une clinique d'accouchement à Mirecourt.
Vous savez, à ce moment-là, tout le monde travaillait, même les gosses, on faisait nos chaussons, on tricotait nos pulls, nos gilets, nos écharpes, on rapiéçait même nos bas, et on ne la ramenait pas, comme maintenant.
Juste après l'occupation, j'ai été appelée par Mme Rozaye qui était sage femme sur Fresse, elle avait un poste à me proposer, j'avais 18 ans.

Je me souviens aussi qu'en 40 mon frère et mon père sont partis en zone libre. Un peu plus tard, Olga Tintin, la femme d'Henri Antoine, (Olga Thomas – Ndr) partait près de la ligne de démarcation où elle faisait passer des hommes, en douceur. Plus tard, lors de la débâcle de 44, il me semble qu'elle habillait les hommes en femmes pour qu'ils puissent passer la ligne.

A Fresse, Mr Lévy, qui était le Maire, avait dû fuir devant les Allemands. Sa maison a été tout de suite réquisitionnée et c'est une infirmière allemande qui est venue s'y implanter. Elle s'appelait Marguerite Ziegler, elle était un peu plus âgée que moi. Sa mère était là aussi, je ne me souviens plus de son prénom, on devait l'appeler “Madame”.
Le château Lévy a été transformé en garderie au profit d'enfants dont les parents étaient partis travailler en Allemagne. Des gamins et des filles âgés entre quelques mois et 13/14 ans se sont retrouvés placés là.
J'ai pris ce poste qui me rapprochait de chez moi et j'y ai retrouvé une bonne copine, Marie Jeanne Dieudonné qui y tenait aussi un emploi de lingère/couturière. Elle est devenue Bonne Sœur après la guerre.
Je m'occupais des petits/moyens et Marie Jeanne s'occupait des grands.
Le dortoir des petits se trouvait au rez de chaussée ainsi que l'infirmerie, les grands logeaient à l'étage. Nous avions bien une trentaine de gosses à nous occuper en tout.
Je me souviens, dans les premiers temps, être allée chercher des gamins sur Epinal, accompagnée d'un officier allemand, le Commandant “Linndau” (Phonétique – Ndr), pour les conduire à Fresse.
Nous étions approvisionnés en fromages par les paysans du secteur, les vendredis soirs, avec les grands, nous allions à la boucherie. C'est la mère de Marguerite, qui travaillait là aussi qui faisait la cuisine pour tout le monde. Des officiers allemands venaient là pour manger. A force de côtoyer la langue allemande, on finissait par comprendre les conversations.
A la «Pouponnière», c'est comme ça qu'on appelait cette garderie, les gamins y étaient bien, certainement mieux que chez eux ou mieux que pas mal de gamins du village.
Avec Melle Ziegler, ça filait droit. Les gamins allaient à l'école, ou à la messe, comme les autres. Les garçons et les filles étaient reconnaissables car ils avaient une tenue spécifique qui avait été cousue par Marie Jeanne. Ils n'étaient pas malheureux et étaient bien éduqués. On suivait leurs devoirs, ils faisaient leur prière avant d'aller manger.
Je dormais sur place, je me relevais la nuit pour leur faire faire “Pissou”.

La Pouponnière a tenu tout le temps de la guerre.
Lorsqu'il y a eu le débarquement en Normandie, la décision de déménager cette colonie a été prise, tout ce petit monde est allé s'installer un peu plus haut dans la colline mais à ce moment-là, j'ai fait une grave intoxication après avoir mangé des œufs en conserve. Les Allemands croyaient que je faisais la malade imaginaire. Heureusement que je connaissais le docteur Creusot, que j'assistais de temps en temps.
Dans les derniers jours de la guerre, Marguerite Ziegler est repartie, je ne sais pas ce que sont devenus ces gamins. Ceux qui étaient du coin ont regagné leurs familles, je ne sais pas pour les autres. Certains ont continué à correspondre avec moi bien après la guerre.
Je peux vous assurer que Mme Ziegler et sa mère n'ont fait aucun mal bien qu'elles étaient allemandes, au contraire, je me souviens de femmes, dont une madame Breinlen de St Maurice, qui venaient la voir pour tenter d'avoir des nouvelles de leurs maris qui étaient prisonniers.

Après la Pouponnière, je suis donc revenue chez mes parents et j'ai continué à assister le Docteur Creusot. J'allais soigner ses malades. Je partais en vélo, j'allais jusque chez Mimile Belloni (Emile Louis – Ndr) à Fresse.

Les Allemands ont occupé notre maison, nous dormions à la cave et eux dormaient dans nos lits, avec leurs bottes. Puis ils nous ont fichus dehors.
Dès qu'il a pu le faire, papa a passé les lignes. Nous sommes restés de longs jours sans avoir de nouvelles de lui.
Un peu plus tard, nous avons fait de même. Avec maman et les jumeaux, nous sommes partis de nuit avec nos baluchons. Il ne neigeait pas. Nous avons pris la direction de la colline de Fresse et en passant par la forêt, aux risques de sauter sur une mine, et nous avons rejoint Saulxures où c'était libéré.

Les gens de Saulxures ont été formidables, ils nous ont offert une bonne assiette de soupe. Ensuite, à bord de camions, nous sommes revenus sur Rupt Sur Moselle, où nous avions de la famille. Donas Chaude qui habitait à Saulx nous a hébergés jusqu'à la libération du haut de la vallée.


Je me trouvais là lorsque les deux petits gamins, qui vivaient avec nous ont sauté sur une mine. Leurs corps ont été réduits en charpie. Je vois encore les morceaux de leurs habits qui pendaient aux branches d'arbres, c'est ce qui nous a permis d'établir qu'il s'agissait bien de gamins. Il ne restait plus rien du petit garçon de 11 ans. Les morceaux de chair étaient noircis par la poudre de la mine, certains croyaient qu'il s'agissait d'une bête. Les restes des gamins ont été ramenés dans des serviettes. Ça n'a pas été facile d'aller expliquer ça aux parents, les mères n'ont même pas pu se déplacer. Pauvres gosses. (Ces deux gamins se nommaient Alain Thierry et Gérard Genini. Dans des circonstances inexpliquées ils ont déclenché une mine anti-char qui avait été repérée mais non neutralisée par l’armée de libération – Ndr).

A Saulx, je vois encore les Goumiers qui étaient tout heureux de montrer leur collier d'oreilles, c'était leurs prises de guerre, leur fierté. Malgré leurs façons de faire, on peut leur être reconnaissant parce qu'ils ont bien eu du mal dans nos Vosges. Ces faits se passaient lors de l'inhumation des soldats allemands au cimetière du Bennevise. Il y avait de la neige à ce moment-là. Je me souviens que des Goumiers voulaient envoyer de la neige à leur femme, comme pour marquer leur passage ici.

En 45, suite au retour des prisonniers, c'était la réjouissance partout. A Fresse, je me souviens d'une procession ou tous les hommes portaient une grande statue de la vierge. Ils l'ont conduite jusque dans la montagne, au Breuleux, en partant sur St Maurice. A cet endroit, une nommée Marguerite César avait placé une petite vierge dans une petite grotte, avant la première guerre. C'était un vœu qu'elle avait fait si son frère revenait de la guerre. On y allait en procession quand on était gosse.

Ensuite j'ai trouvé un emploi à l'hôpital du Thillot où j'ai travaillé dur jusqu'à ma retraite. Je connais cet hôpital du grenier jusqu'à la cave.
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