BUSSANG - SOUVENIR DES SŒURS VALROFF - SOLANGE - SIMONE ET MARIE REINE

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BUSSANG - SOUVENIR DES SŒURS VALROFF - SOLANGE - SIMONE ET MARIE REINE

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 22:10

Nous avions entre 4 et 8 ans en 1940 lorsque nous avons dû quitter notre cité à Taye pour aller nous réfugier à “Sauté”, chez notre oncle Joseph Lecomte puis chez un autre oncle “Poussin” (Michel Laurent - Ndr) dont la maison était plus à l'abri des risques.
Lors du trajet, les Allemands et les avions bombardaient le tunnel de Bussang. Comme nous habitions dans le champ de tir, nous avons dû fuir, en courant, comme bien d'autres.
A Sauté, on se souvient qu'on dormait dans la grange, parce qu'elle était plus protégée des tirs que l'habitation. Lors d'une sieste, avec le cousin Michel Lecomte, nous avons été réveillés par les poules qui sont venues nous becquer le nez.
Ça faisait deux jours que nous étions là lorsqu'un avion est tombé en flammes dans le pré, juste en dessous de la ferme.
Quelques jours plus tard, maman est redescendue par les prés pour aller voir notre maison. Sa cuisine était envahie d'Allemands. Ils faisaient cuire quelque chose dans une grosse marmite. Ils ont tenu à ce que maman goûte leur cuisine. Elle a vu qu'ils avaient mélangé tout ce qu'ils avaient trouvé pour faire un bouillon.

Un peu plus tard encore, elle a remarqué que tous nos meubles avaient disparu. Elle les a reconnus dans le grenier d'un voisin. Que faisaient-ils là ? mystère.

Nous sommes restés à Sauté, environ deux mois avant de redescendre chez nous. Les tissages ont cessé de fonctionner alors papa a pensé qu'il serait préférable qu'on tienne une petite ferme, ce qui nous permettrait d'avoir toujours un peu de nourriture à portée de main. Nous sommes donc montés au Séchenat où nous avons été en location chez Charles Parmentier. Papa a trouvé un emploi à la saboterie Pernel au Séchenat. Pour avoir un peu d'argent, maman descendait au village avec la moitié d'un veau caché dans le fond d'une poussette. Elle faisait comme beaucoup un peu de marché noir.
Pour éviter les réquisitions, notre vache est parue comme une génisse à plusieurs reprises bien qu'elle avait fait plusieurs veaux.
Une fois, pour ne pas donner un veau, papa lui avait donné de la présure, de ce fait, le veau avait de la diarrhée le jour de l'inventaire. Mais le garde champêtre a obligé papa à tuer son veau et à l’enterrer en sa présence. Les Allemands étaient là eux aussi.
Dès qu'ils sont partis, Papa a déterré le veau et nous avons récupéré la viande.

Un jour, ce devait être en 41, nous avons entendu que quelqu'un frappait dans la porte cochère de la grange. Maman est allée ouvrir et un homme sale et fatigué lui a demandé: “C'est la France?”. Maman lui a répondu que oui et il a appelé deux autres hommes qui étaient restés cachés à proximité avant de s'écrouler. . Ils nous ont dit qu'en fonction de la réponse de ma mère ils auraient décidé ou non de se rendre à l'ennemi tellement ils étaient à bout de force. Il s'agissait de prisonniers français qui avaient réussi à s'échapper d'Allemagne. Ils mouraient de faim. Nous les avons réconfortés quelques jours. Ils s'étaient évadés à une quinzaine, avaient voyagé en partie cachés sous des wagons de train. L'un d'entre eux était de Perpignan.

Maman est allée voir le maire, Pottecher et il a réussi à les faire évacuer vers l'intérieur.

Comme nous n'étions plus en bonnes relations avec le propriétaire de la ferme du Séchenat, mon père a attendu la fin du bail de trois ans et nous sommes partis en Haute Marne. Nous avions su que la mère à Maurice Thomas travaillait comme cuisinière dans une grosse ferme à Suxy, près de Prauthoy en Haute Marne et que Paul Fourot, le propriétaire cherchait des bras pour faire tourner sa ferme. Un fils Philippe et un Dalanzi étaient déjà partis travailler là-bas.


Le beau frère du patron de cette ferme était forestier à Chalindrey. Il était venu nous chercher à Bussang avec un camion Gazo bois et une remorque pour faire le déménagement. Nous sommes partis début avril 1944. Comme il y avait de la neige, le camion n'a pas pu passer le Col des croix au Thillot. Nous avons donc dû détacher la remorque et partir sans nos meubles. Nous avons été hébergés un temps chez les Fourot jusqu'à ce que mon père reparte chercher nos meubles, quelques semaines plus tard.

Ensuite nous avons été logés dans la maison d'un garde barrière, à « La Sordelle » à quelques centaines de mètres de la Ferme de Suxy. Des soldats russes gardaient les voies. Ils venaient régulièrement à la maison, on leur apprenait à parler et écrire le Français.
Papa travaillait à la ferme de Suxy, maman y tenait un emploi de lingère et nous, nous allions à l'école à Prauthoy. En dehors de l'école, nous coupions les chardons dans les champs, nous vendions les pissenlits qu'on trouvait, on allait ramasser les betteraves pour les vaches. Nous étions un peu livrées à nous-mêmes. À huit, neuf ans, nous nous faisions à manger, comme on pouvait.

Nous nous trouvions là, le 09 août 1944 lorsque nous avons entendu une forte détonation. Le train qui se trouvait sur la voie montante venait de dérailler. D'après ce qu'on a su par la suite, un train d’explosifs devait passer à cet endroit mais ce n'est pas la bonne voie qui avait été dynamitée. Manque de chance, le train immobilisé transportait des troupes allemandes. Les soldats sont sortis comme des fous avec leurs mitrailleuses et ont commencé à chercher des terroristes partout. Ils ont voulu mettre le feu à notre maison, heureusement que le chef de train leur a expliqué que nous n'y étions pour rien. Nous avons été tenues en respect, les bras en l'air toute la nuit sans avoir le droit de sortir de la maison. Un boche montait la garde devant notre porte, un autre nous tenait en respect dans notre cuisine. Nous n'avions même pas le droit de jouer, l'Allemand a mis nos cartes à jouer dans le fourneau.
Le reste de la troupe s'est dirigé vers la ferme de Suxy. A cet endroit les hommes ont été jugés comme responsables du sabotage et massacrés. Les Allemands ont rassemblé les bêtes dans les corps de ferme et y ont mis le feu.
Papa qui revenait à la maison a été abattu sur le trajet d'une balle dans la tête, au niveau d'un passage souterrain qui lui permettait de traverser la route nationale. Seules les femmes ont été épargnées.
Ensuite les Allemands ont bu le champagne qu'ils avaient trouvé dans la cave de la ferme. Ils ont également demandé aux femmes de rassembler tout ce qu'elles avaient de précieux et leur ont volé cela.
Le lendemain, alors que nous étions aux carreaux pour voir si papa revenait, l'Allemand qui montait la garde nous a dit en rigolant “ C'est la guerre, c'est la guerre”.
Ce jour là, maman a dû aller reconnaitre les corps en présence des gendarmes et du maire de Prauthoy. . Elle les a tous vus sauf celui de papa qui n'avait pas encore été retrouvé.
Lorsqu'elle est revenue, dans notre innocence de gamines, nous jouions et chantions. Maman nous a défendu de chanter. « Il a trop de malheur » a-t-elle dit. Ça résonne encore dans nos oreilles comme si c'était hier. Papa n'a été découvert que le lendemain, par un pêcheur, il me semble. Il a été inhumé dans la hâte au cimetière de Prauthoy avec les autres victimes lors d'une cérémonie où seuls quelques proches étaient admis.


(Selon le livre « Les Allemands à Prauthoy » de L.E Marcel, le 09 Aout 1944 vers 21h00, le train N° 243 faisant la ligne Grenoble, Lyon Macon Dijon est stoppé dans la tranchée de Suxy, à proximité du village de Prauthoy (52190). Un engin explosif déposé sur la voie de chemin de fer a fait dérailler deux wagons, sans engendrer d'autres dégâts. Ce train transportait une compagnie SS qui, ivres de rage envahissent les environs à la recherche des “Terroristes”. A proximité de là se trouve la ferme de Suxy qui est immédiatement considérée par les Allemands comme étant le repère des saboteurs.
Une opération punitive est immédiatement menée et après divers actes de torture, les hommes qui œuvraient là sont exécutés et la ferme incendiée. Le massacre se poursuit également sur le village de Prauthoy sans qu'aucune preuve ne soit obtenue par l'occupant sur la participation des gens du secteur au sabotage de la voie de chemin de fer.
Le massacre ôtera la vie à 16 hommes âgés de 18 à 65 ans, et marquera à vie autant de familles dont 4 sont originaires de la vallée de la haute Moselle (Familles Colin, Grandclaude, Philippe et Valroff). Seules 80 personnes ont été admises lors des funérailles de 14 des 16 victimes.
Après la libération de Prauthoy, les 11 et 12 septembre, un service solennel put enfin être célébré librement où toute la population était présente. Une souscription a été effectuée à l'initiative du Chanoine Marcel, curé doyen, pour subvenir aux besoins des huit veuves et à la vingtaine d'orphelins victimes innocentes de cette tuerie – (sources : “Les Allemands à Prauthoy” de L.E Marcel – imprimerie Champenoise). Nrd).


Le Maire de Prauthoy n'a plus voulu que nous logions dans la maison du garde barrière, nous non plus d'ailleurs, nous étions terrorisées. Il nous a trouvé un logement dans une maison inoccupée d'un autre petit village, Saint Broingt-les-Fosses, nous y avons déménagé le 18 août 1944. Là les habitants se sont montrés formidables avec nous.
On se souvient de la famille Navel, qui avait 21 enfants. Ce sont eux qui nous ont invités pour passer le réveillon de Noël, nous avons même eu droit à des cadeaux.

Maman était courageuse. Elle partait tous les matins à 5 heures pour travailler dans les champs, avec un vieux vélo qui était équipé de pneus de marque National.
Heureusement que l'instituteur qui habitait dans le château un peu plus loin veillait aussi un peu sur nous.
Il y avait peut être trois mois que nous nous trouvions là lorsque les Allemands ont mis en garde le maire. Quelque chose leur avait été volé et ils voulaient mettre le village à feu et à sang s'ils ne retrouvaient pas ce qu'ils cherchaient. Tout le monde s'est mis à cacher ses biens comme il pouvait. Ma mère n'en pouvait plus elle a décidé de ne rien faire et d'attendre les évènements.
Heureusement, les alliés arrivaient et les Allemands ont quitté précipitamment les lieux avant de pouvoir exécuter leur basse besogne.

Dans les Vosges, notre grand père Ernest Creusot, dit Clovis, et mon oncle faisaient de la farine, la nuit, aux Fontaines où il habitait. Après qu'ils aient été mouchardés, mon oncle Etienne a été déporté. En Allemagne, les gens l'avaient baptisé tête de cheval, tellement il était maigre. Il n'en est jamais revenu. C'est un prisonnier qui était avec lui qui nous a rapporté cela.

Nous sommes revenues dans à Bussang en 1946 et avons été hébergées un temps chez Louis Parmentier, un de nos oncles qui habitait à Taye.
Le Secours National nous est venu un peu en aide en nous fournissant en tissu. Maman nous faisait des habits avec des couvertures militaires. Cette toile qui nous irritait la peau tellement elle était rêche. Ça nous grattait partout comme si on avait des puces. On a fini par attraper la gale. Cela était peut être du aussi au fait que nous ne mangions que du pain de maïs. Il fallait qu'on se soigne avec une pommade à base de souffre.
A l'école, les orphelins avaient droit aux « goûters Suisses », et aux petites pilules roses qui étaient des bonbons vitaminés.

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