BUSSANG - SOUVENIRS DE SUZANNE LAMBERT VVE MARCEL BLAISE

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BUSSANG - SOUVENIRS DE SUZANNE LAMBERT VVE MARCEL BLAISE

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 22:13

En 1939, mon frère ainé Raymond est parti au service militaire. A 18 ans, je me suis presque retrouvée “soutien de famille” puisque papa était mort en 38, à l'âge de 41 ans des suites de la guerre 14.
En 1940, juste avant l'arrivée des Allemands, le mot d'ordre d'évacuer le centre de Bussang a été donné. Avec ma mère, mon jeune frère Georges et mes trois jeunes sœurs Marguerite, Henriette et Paulette, nous sommes montés à Larcenaire, en passant par “Les Rotchottes”, nous réfugier dans les fermes des frères Edmond et André Parmentier. Pour compliquer la chose, cette débâcle s'est déroulée sous les mitraillages des avions italiens. La femme du pharmacien qui avait son officine sur la place du village était avec nous. Elle a été blessée par la mitraille alors qu'elle était enceinte.
En cours de route, Mme Bastien qui marchait avec nous a voulu redescendre chez elle parce qu'elle y avait oublié son sucre. Nous nous y sommes opposés, c'était trop dangereux.
Tous les gens des Champs Navés, hormis ceux qui sont restés pour s'occuper de leurs bêtes, sont montés à Larcenaire.

Le soir même, depuis Larcenaire, nous regardions les lueurs d'incendie des maisons qui brûlaient sur la place. Chez Gabriel Grisvard, chez Valdenaire ( Le Grillon maintenant - Ndr), le bistrot “Chez Zélie”, l'officine du pharmacien, la Fromagerie Lecomte ont été incendiées. (Il semblerait que les constructions suivantes ont également fait les frais des obus allemands : les meubles Balland, un magasin d'alimentation, le magasin Piperope, un bazar, un photographe et le chalet de Mme Kubler – Ndr)

Je sais qu'une dame Valdenaire, surnommée Ladoudine, qui habitait Sauté a dû se résoudre à quitter sa maison bien qu'elle était déjà âgée. Elle est morte d'émotion et de peur dans la même semaine suite à tout ce remue ménage, alors qu’elle avait trouvé refuge chez André Parmentier, dit « André Gugusse ».

Quelques jours après, André Parmentier est revenu à la maison, il avait réussi à s'évader d'Alsace avec deux autres hommes, dont un nommé Peintre qui habitait à Taye, et un autre homme originaire de Bretagne. Ils venaient d’échapper à leur déportation en camp de concentration.
Peu de temps après nous avons vu monter une colonne d'Allemands qui est allée chez Edmond Parmentier, puis chez André où nous nous trouvions.
Les Boches nous ont demandé de sortir de la maison, les bras en l'air, ils nous ont mis en joue.
André et ses deux copains ont été trahis par la marque de leurs bracelets militaires. Ils leur ont demandé, de se déshabiller, ils les ont fait descendre tout nus vers le ruisseau, ils ont demandé à Mme Parmentier de leur apporter leurs habits militaires et après ils les ont embarqués. Le fils Valdenaire et mon frère Georges, qui étaient là eux aussi, ont failli être embarqués également, il a fallut que le père Valdenaire fasse des pieds et des mains pour que ça se passe autrement.

Nous avons travaillé encore un peu dans les fermes, mon frère Georges est descendu chez Joseph Lecomte pour faire les foins. Les Allemands avaient posé des mines un peu partout, pour contenir les soldats français réfugiés en forêt. Les déplacements en étaient rendus dangereux.
Je me souviens qu'il n'était pas aisé de descendre chercher notre pain chez Mme Marchal, au village, il nous fallait faire des détours.

On a donc remplacé les hommes pour faire les travaux. Au bout d'un certain temps, les choses se sont calmées et nous sommes redescendus au village mais comme le tissage Flageolet avait été bombardé, je me suis retrouvée sans travail.

En 1940, des militaires français ont traîné assez longtemps en forêt, puis petit à petit, des filières se sont mises en place pour les aider à sortir de là. Je sais que Jean Febvay, du Pont Jean les aidaient à partir vers Servance.

J'ai tout de même retrouvé du travail « Aux Sources ». Je travaillais aux Eaux minérales, je partais travailler le matin à six heures et je revenais chez moi à sept heures du soir. On y faisait des sodas et de la limonade. J'avais un laissez-passer, j'ai travaillé là pendant deux ans et demi, avec Émile Luttenbacher qui y était chauffeur-livreur. Je garderai toujours le souvenir du poids des lourdes caisses de soda qu'il nous fallait manœuvrer. C'était dur et fatiguant. Émile nous apportait des pommes de terre et en échange, nous lui préparions sa soupe. On s'arrangeait aussi pour aller prendre, en cachette, quelques poignées de féveroles que le directeur des Sources faisait cuire tous les jours pour ses cochons.
Chaque soir, Léontine Hans nous apportait de la polenta, dans un pot de camp, préparée par sa sœur Mme Foki qui avait fait quelques réserves. Ça me permettait de laisser ma part de nourriture à ma mère et à mes trois sœurs. Georges, quant à lui, a trouvé du travail dans la ferme Sailley à Lamerey.

En ce temps là, je donnais, comme beaucoup, mon salaire à ma mère. Je ne gardais que les quelques primes pour moi.

Raymond, de son côté avait été fait prisonnier en 1940, le jour de ses 21 ans. Il a travaillé dans une ferme en Allemagne pendant un an.
François Pottecher, le maire de Bussang a entrepris des démarches pour le faire revenir, ça a marché et il est revenu en 1941. Lorsqu’il est revenu, il était gros et bien portant, il a vivement regretté sa vie de là-bas en Allemagne où visiblement il n'était pas malheureux, alors qu'ici, nous n'avions déjà plus grand chose à se mettre sous la dent. En Allemagne, le propriétaire de la ferme avait été fait prisonnier en France en 1914 et avait été bien traité alors il a voulu rendre la même chose à mon frère.

J'ai rendu quelques services à des femmes qui ne savaient pas écrire. Je leur faisais leur lettre qu'elles envoyaient à leurs maris ou leurs fils, lesquels étaient prisonniers en Allemagne.

La nourriture a commencé à manquer. J'ai le souvenir de voir ma mère prendre un train ou un car le matin. Elle partait aider les Comtois dans l'arrachage des pommes de terre. Elle était payée en pommes de terre et revenait le soir avec quelques kilos de patates.

Fin 1943 ma mère est tombée malade et il a fallu que j'arrête de travailler aux Sources pour m'occuper d'elle. J'ai tout de même trouvé quelques heures de ménage à faire pour le receveur des postes. Le receveur des postes, Monsieur Balzinger, était un Alsacien patriote, il comprenait bien ce que les Allemands disaient. Il avait même caché des téléphones pour s’en servir discrètement, pour la France.
Dans ces moments-là, il m'arrivait de dormir chez ma tante, Renée Claudel, aux Champs Navés, où elle vivait seule. En effet, son mari Georges Claudel, faisait partie du maquis, mais nous n'en savions rien.
Un jour le receveur des Postes m'a demandé si je connaissais Georges Claudel. Il avait entendu que les Allemands le recherchaient. Mon oncle était fiché suite à une opération qui avait été menée sur Mulhouse par des maquisards pour libérer d'autres résistants.
J'ai eu pour mission d'aller prévenir mon oncle qui se trouvait chez lui et où les Allemands allaient venir l'interpeller. J'ai à peine eu le temps de lui dire qu'il fallait qu'il se cache lorsque deux Feldgendarmes sont arrivés. Mon oncle a juste eu le temps d'aller s'enfiler en dessous d'un lit. Les Allemands ont fouillé la maison ainsi que la grange, mais sans succès. Ils étaient bien allés dans la chambre, mais au cours de la fouille d’une armoire ils se sont attardés sur la photo de mariage de ma tante et mon oncle et n’ont pas pensé à regarder sous le lit.
La voisine du dessus qui comprenait l’allemand a entendu qu’ils allaient mettre en place la surveillance de notre maison pour la nuit suivante.
Mon oncle s'est donc enfui dans le courant de l’après midi et a probablement rejoint le maquis du Peut Haut. Les Allemands ont donc occupé la maison les nuits suivantes mais en vain.
Avant la guerre, il avait suivi des cours de radiographie et s'était confectionné son propre poste de radio. Lorsque les postes de radio ont été réquisitionnés, il a gardé le sien et le cachait dans son lit. On écoutait donc Radio Londres, cachés sous l’épais édredon, afin que ça ne s’entende pas de l’extérieur.

Lorsque les vélos ont été réquisitionnés, nous nous sommes arrangés pour les rendre inutilisables avant de les porter en mairie.

Par la suite, j'ai servi d'agent de liaison. Le receveur des postes me confiait des petits rouleaux de papier que je cachais dans mes socquettes ou mon soutien gorge. J'allais remettre ces plis tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Je ne savais pas ce que contenaient ces plis. Les messages passaient d'une main à l'autre sans que les intermédiaires ne sachent leur destination finale. On se doutait juste que c'était pour la résistance. De façon discrète, je pénétrais dans la mairie en passant par les appartements de derrière et c’était généralement Mme Sadon qui me remettait les plis avec les consignes.
Je sais toutefois que j'ai transporté des films et des négatifs de photos où étaient localisées les positions allemandes. Bien sûr, nous avions toujours une excuse pour justifier nos déplacements.
J'ai le souvenir d'être allée entre autres chez Chevrier ou chez Valroff à Lamerey, et également chez Colin à La Hutte. Je sais que ce Colin là portait des messages chez Lutenbacher, le Maire d'Husseren. Avec une fille Courtois, je suis allée une fois jusqu'à Husseren, porter un pli au Maire.

Je tire mon chapeau à Marguerite Vançon, qui travaillait à la mairie. Elle avait perdu son mari, Monsieur. Sadon en 1939 à la Guerre. Elle en a pris des risques pendant la guerre. Ça lui a d'ailleurs valu d'être déportée à Schirmeck.
Je sais que dans les années 42 ou 43, elle avait déjà été emmenée par les Allemands, aux Sources, avec François Pottecher, le maire, et M. Pierrel le secrétaire de mairie. Je n'en connais pas les raisons, mais c'était sûrement déjà les prémices à la résistance.

Je me souviens qu'une nuit, mon oncle était revenu au milieu de la nuit. Je ne sais pas d'où il venait. Il était accompagné d'une jeune femme et étaient porteur d'un gros sac. Après avoir cassé la croûte, nous avons passé le reste de la nuit avec eux, dans la grange. Nous avons eu pour mission de coudre les brassards qui étaient destinés aux maquisards. C'était des bandes de tissus, pré-imprégnées, qu'il fallait couper à intervalles réguliers et dont il fallait coudre les deux bouts pour les transformer en brassards. Je n'ai jamais su le nom de cette jeune femme, je sais juste qu'elle était très impliquée dans le maquis et qu'elle devait être originaire de St Maurice Sur Moselle, du Pont du Lait il me semble.

La fin de la guerre s'est manifestée par une nouvelle vague de bombardements.
Les alliés tiraient sur Bussang depuis le bas de la vallée pour y déloger les Allemands. J'ai le souvenir d'un obus qui est entré dans la gendarmerie, un autre chez nous. Un Allemand a été tué par un éclat qu'il a reçu dans la nuque.
Un matin où, avec ma mère nous crochions les pommes de terre à Noiregoutte, quelqu'un de chez Vogt est venu nous prévenir qu'il fallait qu'on aménage notre cave en refuge avant le début de l'après midi. A deux heures, pile, des bombardements commenceraient.
Nous sommes donc redescendues avec nos patates et avons commencé à déménager nos sommiers. Les Allemands se sont étonnés de notre manège. Ce jour-là, nous avons caché le gendarme Besançon qui était en poste à Bussang et recherché par les Boches. Il était accompagné du père Curien, également recherché. Nous les avons cachés dans des réduits, avons placé un ban de menuisier devant la porte, puis du fil de fer et des chiffons pour ne pas éveiller les soupçons. On les a libérés dans la nuit et ils se sont enfuis.

A la fin de la guerre, nous n'avions plus de soldats issus de la jeunesse Hitlérienne, il ne restait ici que de vieux Allemands. Ils avaient leur roulante stationnée près de chez nous. Mes jeunes sœurs allaient les voir pour faire la vaisselle, en échange elles avaient droit à une tartine de pain avec de la mortadelle. Vous savez, la nourriture n’a pas de nationalité.
Un soir, lors de la libération, on entend frapper à la porte. C'était des militaires français. Ils nous ont demandé si on pouvait les héberger. Comme durant la guerre chaque maison devait réserver au moins une pièce à l'autorité allemande, je leur ai répondu qu'il n'y avait aucune gêne à ce qu'ils logent chez nous. Ce n'est qu'après que j'ai reconnu mon oncle, accompagné de Gilbert Vannson, l'instituteur, qui avait également pris le maquis. Quelle joie nous avons eu de les revoir, car les maquis ont également subi des pertes en vies humaines et les familles ne savaient jamais où les résistants se trouvaient et ce qu'ils devenaient.

Le centre de Bussang a été libéré le 26 novembre, mais les Allemands ont tenu bon encore une semaine du côté du Charat, armés d’autos-canons. Quelques bombardements ont encore eu lieu ces derniers jours, endommageant la maison Grosjean qui a été percée de part en part.

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