BUSSANG - SOUVENIR DE SUZETTE CREUSOT VVE RAYMOND PARMENTIER

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BUSSANG - SOUVENIR DE SUZETTE CREUSOT VVE RAYMOND PARMENTIER

Message par yves philippe le Dim 16 Oct 2016 - 22:20

Avant la guerre, j'habitais aux Fontaines, à la limite de St Maurice et de Bussang. On nous surnommait « Clovis », les familles avaient presque toutes des surnoms dans le temps.

Au début de la guerre, je me souviens que maman faisait la soupe pour plein de gens qui avaient évacué le fond de la vallée pour se réfugier sur les fermes des hauteurs. Je travaillais au tissage Mougenot. Après la déclaration de guerre, le travail dans les usines a cessé et j'ai été licenciée. Nous nous sommes tous retrouvés à la maison à ne plus savoir quoi faire. Ma sœur Simone, dont le mari était prisonnier, habitait dans la maison de Mme Kubler sur la place de Bussang, mais comme elle avait été sinistrée par les bombardements de 40, elle était revenue à la maison avec Thérèse, sa petite gamine.
Pour nous occuper, papa a acheté une coupe de bois au Vallon, entre Fresse et St Maurice.
Avec mes frères, André, Michel, Neness, Etienne et ma sœur Simone nous sommes donc tous retrouvés en forêt à faire cette coupe. A partir de ces moments-là, la faim a commencé à se faire sentir, les restrictions alimentaires sont apparues. Maman tâchait de nous faire des repas avec pas grand chose. J'ai le souvenir de hachis de feuilles de pissenlits ou d'orties mélangées à des St Pierre, une plante à fleurs mauves et à larges feuilles. Ça nous remplissait seulement l'estomac. Nous sommes tombés en rupture de pommes de terre, une livraison de patates avait bien eu lieu à l'usine du pont du Lait, mais les agriculteurs n'y avaient pas droit. Combien de fois nous sommes allés nous coucher avec la faim au ventre. On ne risquait pas de faire des crises de foie.

Avant la guerre, papa avait acheté un moulin complet mais en pièces. Il ne se servait que de la meule, pour faire de la farine et élever des cochons, mais avec les restrictions alimentaires qui sont apparues, il s'est dit que c'était l'occasion de refaire fonctionner tout le mécanisme. Les gens venaient alors chez nous, plus ou moins discrètement, la nuit, pour moudre leur grain.

Papa demandait naturellement un pourcentage, ce qui lui permettait de faire un peu de troc.
L'affluence des gens qui venaient chez nous a conduit papa à déplacer son moulin pour nous protéger. Il l'a mis dans une petite grange au fond de notre pré où se trouvait notre turbine, c'était plus discret.

Je devais me marier en novembre 1942 mais Raymond a été requis quinze jours plus tôt pour le STO, il est parti en Allemagne alors que nos bans avaient été publiés.

En 1943, Raymond est revenu en permission et n'est pas reparti. Nous en avons profité pour nous marier. J'ai le souvenir de la robe de laine que je portais ce jour-là, en plein mois de juin, elle avait été prévue pour notre mariage l'hiver précédent. Nous nous sommes donc mis en ménage et sommes allés habiter aux Sources. Raymond faisait un peu le menuisier aux Sources mais comme il était activement recherché par les Allemands, il a décidé d'aller au maquis. Je m'étais fait du souci pour lui alors qu'il était en Allemagne, maintenant qu'il était revenu, je n'étais pas plus rassurée de le savoir au maquis. Comme il n'avait plus de carte d'alimentation, c'est Emile Luttenbacher qui lui apportait des tickets de pain, en douce.
La vache de mes parents avait été réquisitionnée, elle se trouvait maintenant aux Sources. Ça me faisait mal de la voir maintenant là dans le terrain de tennis.
Mon frère André était un rebelle. Depuis le massacre de la ferme de Prauthois (52) où Adrien Valroff, le mari de ma sœur Cécile, avait été assassiné, il ne supportait plus la présence des Boches. Son comportement avait sûrement été remarqué par les Allemands, ce qui fait qu'il a été désigné le 02 octobre 1944 à St Maurice lorsque la rafle a eu lieu. Nous avons su qu'il avait été interrogé à l'école des garçons de Bussang, puis à l'hôtel des sources, avant d'être transféré sur Schirmeck en Alsace puis sur l'Allemagne et enfin en Pologne au camp de Guewitz IV. Georges Lombard qui se trouvait avec lui, nous a dit qu'André tenait un cahier où il marquait ses faits et gestes. André avait eu les pieds gelés, il était parti avec de vieilles chaussures au cours de ce périple, En Pologne, il ne pouvait donc plus marcher ce qui fait qu'il n'a pas pu partir quand les Allemands ont évacué le camp de Guéwitz. André a été porté disparu et nous n'avons plus eu de nouvelle de lui.
Pendant longtemps, nous avons gardé espoir qu'il revienne, il était intelligent, connaissait bien sa géographie, nous savions qu'il ne risquerait pas de se perdre.

Les Allemands ont annexé ma maison alors, étant seule chez moi, j'allais me réfugier chez ma sœur, Hélène qui était mariée avec le frère de mon homme. Je passais les nuits chez elle, elle était toute seule elle aussi puisque son homme était prisonnier. Elle habitait au Charat pas loin de chez moi, avec ses deux gamines. Comme si ça ne suffisait pas elle a perdu sa petite gamine de deux ans et demi d'une bronchite capillaire. La première, Jacqueline avait dix ans. Nous allions l'aider autant que nous pouvions.
J'ai le souvenir d'une fois où j'ai été prise sous les bombardements, lorsque je suis arrivée chez Hélène, je ne pouvais plus parler tellement j'étais terrorisée. J'avais vu les obus me passer juste au dessus de la tête. Nous dormions sur les pommes de terre dans la cave d'une autre belle sœur, Madeleine Lecomte qui habitait à côté de chez Hélène.
C'est dans ces moments-là, j'ai vu Robert Curien qui habitait sur ce secteur. Il venait d'échapper au massacre qui s'était déroulé au Steingraben, où son frère a été tué.

Sur Bussang, j'ai le souvenir que Mme SADON, née Marguerite Maurer, allait porter du ravitaillement au maquis de Bussang. Elle avait bien du courage. Nous avons connu aussi des femmes qui traficotaient avec les boches, mais je ne préfère pas en parler, ça me faisait vomir.

J'ai passé de longs jours sans avoir aucune nouvelle de Raymond. Il n'est revenu à la maison qu'au mois de novembre lorsque le maquis a été dissout. Il était allé jusqu'aux Huttes du Ménil avec le maquis. C'est là que le docteur Mathieu, qui se trouvait avec eux, a été tué.

Un jour où je me trouvais chez ma sœur, nous avons vu arriver les soldats français, c'était la libération. Je me souviens que nous avons fait une tarte pour fêter ça, sans matière grasse. Je ne sais plus comment nous avons fait pour, mais on a réussi. Le village de Bussang était libéré quant à lui depuis le dimanche précédent.

Juste après la guerre, lorsqu'on a pu acheter pour la première fois des harengs, j'ai le souvenir d'en avoir mangé sept à la suite. J'étais enceinte et j'avais envie de poisson. Vous savez, quand vous avez eu faim, c'est difficile de se contrôler.

Vous savez, avec ce qu'on a vécu, on apprécie doublement le luxe dans lequel on vit aujourd'hui. A l'époque de notre jeunesse, on n’avait rien, pas de chauffage central, pas de gazinière, pas de frigo, pas de machine à laver, pas de lave vaisselle, pas de voiture mais il y avait une solidarité entre les gens qui compensait bien des misères.
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