De passage au Thillot, fin août 1914

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De passage au Thillot, fin août 1914

Message par Invité le Mar 17 Fév 2009 - 14:11

Bonjour à tous,

Un extrait de l'ouvrage de Luc Durtain, La Guerre n’existe pas. Roman de 1914-1916. Luc Durtain était le pseudonyme d’André Nepveu. Ce dernier, selon toute vraisemblance et au vu du parcours qu’il décrit dans son livre, a servi en Alsace puis dans les Vosges au sein d’une Ambulance du 7e Corps d’Armée.

« L’après-midi, nous avons croisé sur la route maints convois. Encombrements de voitures et de caissons, ordres qui se contredisent.
Arrivés, vers le coucher du soleil, au Thillot déjà plein de troupes. Tous très las. Le bond vers l’idée n’est plus que souvenir. Le réel, c’est la chasse aux cantonnements.
- Attention, hein ! crie Lehardelé à Belvaque chargé de nous loger. Dénichez-moi un bon pieu. Du moelleux, hein ?
Cela devant les hommes qui, eux, seraient trop heureux de trouver de la paille. Non, les joies et les couleurs de ce matin n’étaient pas l’événement tout entier !
Je rôde seul, et tard dans la nuit, à travers ce grand village industriel qu’est le Thillot. L’électricité ne fonctionne pas : il n’est éclairé que par quelques lampes à pétrole, posées au seuil des portes ou sur l’appui des fenêtres. Elles projettent sur le sol de longues ombres mouvantes, qui se redressent aux murs.
Des profils humains aux bords nets se rassemblent autour des lumières, comme appelés par une idée. Ils cachent par instants, aux yeux du promeneur, la flamme qui ensuite reparaît plus significative. Des spectres noirs glissent sur des fonds tout à fait obscurs : le bruit de leurs pas ne semble pas venir d’eux-mêmes. Cependant les angles ténébreux des toits se suivent, avec des attitudes diverses, sous le ciel étoilé.
Pures images que tout cela ? Devant un problème au front si dur et à la poitrine si émouvante, l’esprit louvoie, pour trouver un point accessible... Notre époque ? Il est malaisé d’en tenir, entre une tempe et l’autre. la mesure !

Au réveil, le premier ‘objet’ qui me frappe la vue est d’une extrême douceur : poli et féminin. Un sein lisse s’échappe à demi d’une robe ; un visage s’incline, dont le sourire se perd dans les joues bombées ; des bras nus vont d’une seule courbe, dans un os de l’épaule au bout des doigts. A côté, une bête vénérablement douce, qu’on s’attend à entendre bêler : c’est un lion. Ah, j’oubliais, sur les cheveux de la femme, un bandeau d’or... Statuette de faux biscuit, stupide et rondouillarde, mais qui en ce moment me touche plus qu’un chef-d’œuvre. Quelque chose en moi ne veut voir de l’univers que, sur la cheminée, la femme dorée et, dans le vitrage de la porte, un bout de ciel superbe. Tout le reste de la chambre, ces objets sombres, mon attention le refuse.
Je suis logé chez un cordonnier. Sa brave femme m’apporte un bol de lait. Le cercle blanc, pendant une minute, remplace pour moi tout horizon.
Je sors, file derrière l’église et gravis une pente. Beauté de marcher au matin ! La force du soleil et celle de l’ombre se tiennent chacune d’un côté de chaque objet : herbes ou cailloux, maisons ou arbres... Netteté des sommets, brumes des bas-fonds, ampleur du souffle d’air qui me traverse la poitrine. Soudain, j’entends, ou plutôt ressens une suite d’ébranlements lointains. Cela vient d’au delà des cimes. Des bouquets de coups, sept ou huit fois par minute. Le canon... Point le fracas que j’imaginais, ni le rot brutal, mais un toucher, une secousse au fond du ciel immobile. Nul doute : il s’agit d’un bombardement assidu ou d’une bataille.
Malgré la sérénité des rayons, impossible de penser à rien d’autre qu’à cela ! Je me jouais une comédie, je me cachais à moi-même l’essentiel (est-ce que, comme dans les rêves, cette figurine et ce lion ne faisaient pas une allusion secrète à mon souci ?).
Je pense avec angoisse à cette France qui, dans l’énorme remuement des choses, devient l’être le plus proche de mon cœur...
Je pense à la domination de l’univers par le genre humain. Chacun de ces heurts fait dans ce pouvoir une entaille. On se croirait dans une forêt. Un bûcheron en train d’abattre.
J’écoute, le corps contracté, la face torturée. Toujours le redoutable message... Il faut que je redescende, que je me mêle aux êtres bruyants. Ça bavarde, cela grouille... Ils n’entendent pas.
De temps en temps, je m’écarte du village. Et je vais à quelques cent pas, boire à la coupe d’angoisse. »

Bien cordialement,
Eric Mansuy

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